Text
Editionsbericht
Literatur: Nerval
Literatur: Heine-Rezeption
Literatur: Revue des Deux Mondes
[224] Dans un moment où l'Europe est en feu, il y a peut-être quelque courage à s'occuper de simple poésie, à traduire un écrivain qui a été le chef de la jeune Allemagne et a exercé une grande influence sur le mouvement des esprits, non pas pour ses chants révolutionnaires, mais pour ses ballades les plus détachées, ses stances les plus sereines. Nous aurions pu, dans l'œuvre d'Henri Heine, vous former un faisceau de baguettes républicaines auquel n'aurait pas même manqué la hache du licteur. Nous préférons vous offrir un simple bouquet de fleurs de fantaisie, aux parfums pénétrans, aux couleurs éclatantes. Il faut bien que quelque fidèle, en ce temps de tumulte où les cris enroués de la place publique ne se taisent jamais, vienne réciter tout bas sa prière à l'autel de la poésie.
On a pu apprécier ici même le talent d'Henri Heine dans ses poèmes satiriques. Atta-Troll et le Voyage d'Hiver sont encore dans toutes les mémoires. Cette fois nous donnons comme une anthologie tirée de ses divers recueils du Buch der Lieder (Livre des chants). Avant de citer ces pièces, qui perdent nécessairement beaucoup, privées des graces du style et du rhythme, nous voudrions tenter une appréciation du talent poétique d'Henri Heine, ce Byron de l'Allemagne à qui il n'a manqué, pour être aussi populaire en France, que le litre de lord, la mise en scène de son génie, — et une traduction complète.
[225] Henri Heine est, si ces mots peuvent s'accoupler, un Voltaire pittoresque et sentimental, un sceptique du XVIIIe siècle, argenté par les doux rayons bleus du clair de lune allemand. Rien n'est plus singulier et plus inattendu que ce mélange involontaire d'où résulte l'originalité du poète. À l'opposé de beaucoup de ses compatriotes, farouches Teutons et gallophages, qui ne jurent que par Hermann, Henri Heine a toujours beaucoup aimé les Français; si la Prusse est la patrie de son corps, la France est la patrie de son esprit. Le Rhin ne sépare pas si profondément qu'on veut bien le dire les deux pays, et souvent la brise de France, franchissant les eaux vertes où gémit la Lurley sur son rocher, balaie, de l'autre côté, l'épaisse brume du Nord et apporte quelque gai refrain de liberté et d'incrédulité joyeuse, que l'on ne peut s'empêcher de retenir. Heine en a retenu plus que tout autre, de ces chansons aimablement impies et férocement légères, et il est devenu un terrible railleur, ayant toujours son carquois plein de flèches sarcastiques, qui vont loin, ne manquent jamais leur but et pénètrent avant. Ah! plus d'un qui n'en dit rien, et tâche de faire bonne contenance, quoiqu'il soit mort depuis long-temps de sa blessure, a dans le flanc le fer de l'un de ces dards empennés de métaphores brillantes. Tous ont été criblés, les dieux anciens et les dieux nouveaux, les potentats et les conseillers antiques, les poètes barbares ou sentimentaux, les tartufes et les cuistres de toute robe et de tout plumage. Nul tireur, fût-il aussi adroit qu'un chasseur tyrolien, n'a abattu un pareil nombre des noirs corbeaux qui tournent et croissent au-dessus du Kyffhauser, la montagne sous laquelle dort l'empereur Frédéric Barberousse, et si l'Épiménide couronné ne se réveille point, certes, ce n'est pas la faute du brave Henri; dans son ardeur de viser et d'atteindre, il a même lancé à travers sa sarbacane, sur la patrie allemande, sur la vieille femme de là-bas, comme il l'appelle, quelques pois et quelques houppes de laine rouge, cachant une fine pointe, qui ont dû réveiller parfois, dans son fauteuil d'ancêtre, la pauvre grand'mère rêvassant et radotant.
Il n'a pas manqué jusqu'à présent de ces esprits secs, haineux, d'une lucidité impitoyable, qui ont manié l'ironie, cette hache luisante et glacée, avec l'adresse froide et l'impassibilité joviale du bourreau; mais Henri Heine, quoiqu'il soit aussi cruellement habile que pas un d'eux, en diffère essentiellement au fond. Avec la haine, il possède l'amour, un amour aussi brûlant que la haine est féroce; il adore ceux qu'il tue; il met le dictame sur les blessures qu'il a faites et des baisers sur ses morsures. Avec quel profond étonnement il voit jaillir le sang de ses victimes, et comme il éponge bien vite les filets pourpres et les lave de ses larmes!
Ce n'est pas un vain cliquetis d'antithèses de dire littérairement d'Henri Heine qu'il est cruel et tendre, naïf et perfide, sceptique et crédule, lyrique et prosaïque, sentimental et railleur, passionné et glacial, spirituel et pittoresque, antique et moderne, moyen-âge et révolutionnaire. Il a toutes les qualités et même, si vous voulez, tous les défauts qui s'excluent; c'est l'homme des contraires, et cela sans effort, sans parti pris, par le fait d'une nature panthéiste qui éprouve toutes les émotions et perçoit toutes les images. Jamais Protée n'a pris plus de formes, jamais dieu de l'Inde n'a promené son âme divine dans une si longue série d'avatars. Ce qui suit le poète à travers ces mutations perpétuelles et ce qui le fait reconnaître, c'est son incomparable perfection [226] plastique. Il taille comme un bloc de marbre grec les troncs noueux et difformes de cette vieille forêt inextricable et touffue du langage allemand à travers laquelle on n'avançait jadis qu'avec la hache et le feu; grace à lui, l'on peut marcher maintenant dans cet idiome sans être arrêté à chaque pas par les lianes, les racines tortueuses et les chicots mal déracinés des arbres centenaires; — dans le vieux chêne teutonique, où l'on n'avait pu si long-temps qu'ébaucher à coups de serpe l'idole informe d'Irmensul, il a sculpté la statue harmonieuse d'Apollon; il a transformé en langue universelle ce dialecte que les Allemands seuls pouvaient écrire et parler sans cependant toujours se comprendre eux-mêmes.
Apparu dans le ciel littéraire un peu plus tard, mais avec non moins d'éclat que la brillante pléiade où brillaient Wieland, Klopstock, Schiller et Goethe, il a pu éviter plusieurs défauts de ses prédécesseurs. On peut reprocher à Klopstock une fatigante profondeur, à Wieland une légèreté outrée, à Schiller un idéalisme parfois absurde; enfin, Goethe, affectant de réunir la sensation, le sentiment et l'esprit, pèche souvent par une froideur glaciale. Comme nous l'avons dit, Henri Heine est naturellement sensible, idéal, plastique, et avant tout spirituel. Il n'est rien entré de Klopstock dans la formation de son talent, parce que sa nature répugne à tout ce qui est ennuyeux; il a de Wieland la sensualité, de Schiller le sentiment, de Goethe la spiritualité panthéistique; il ne tient que de lui-même son incroyable puissance de réalisation. Chez lui, l'idée et la forme s'identifient complètement; personne n'a poussé aussi loin le relief et la couleur. Chacune de ses phrases est un microcosme animé et brillant; ses images semblent vues dans la chambre noire; ses figures se détachent du fond et vous causent par l'intensité de l'illusion la même surprise craintive que des portraits qui descendraient de leur cadre pour vous dire bonjour. Les mots chez lui ne désignent pas les objets, ils les évoquent. Ce n'est plus une lecture qu'on fait, c'est une scène magique à laquelle on assiste; vous vous sentez enfermer dans le cercle avec le poète, et alors autour de vous se pressent avec un tumulte silencieux des êtres fantastiques d'une vérité saisissante; il passe devant vos yeux des tableaux si impossiblement réels, que vous éprouvez une sorte de vertige.
Rien n'est plus singulier pour nous que cet esprit à la fois si français et si allemand. Telle page étincelante d'ironie et qu'on croirait arrachée à Candide a pour verso une légende digne de figurer dans la collection des frères Grimm, et souvent, dans la même strophe, le docteur Pangloss philosophe avec une elfe ou une nixe. Au rire strident de Voltaire, l'enfant au cor merveilleux mêle une note mélancolique où revivent les poésies secrètes de la forêt et les fraîches inspirations du printemps; le railleur s'installe familièrement dans un donjon gothique ou se promène sous les arceaux d'une cathédrale; il commence par se moquer des hauts barons et des prêtres, mais bientôt le sentiment du passé le pénètre, les armures bruissent le long des murailles; les couleurs des blasons se ravivent, les roses des vitraux étincellent, l'orgue murmure; le paladin sort de son château féodal sur son coursier caparaçonné; le prêtre, la chasuble au dos, monte les marches de l'autel, et jamais poète épris de chevalerie et d'art catholique, ni Uhland, ni Tieck, ni Schlegel, dont il a tant de fois tourné le romantisme en ridicule, n'ont si fidèlement dépeint [227] et si bien compris le moyen-âge. La force des images et le sentiment de la beauté ont rendu pour quelques strophes notre ricaneur sérieux; mais voilà qu'il se moque de sa propre émotion et passe sur ses yeux remplis de larmes sa manche bariolée de bouffon, et fait sonner bien fort ses grelots et vous éclate de rire au nez. Vous avez été sa dupe; il vous a tendu un piége sentimental où vous êtes tombé comme un simple Philistin. — Il le dit, mais il ment; il a été attendri en effet, car tout est sincère dans cette nature multiple. Ne l'écoutez pas, quand il vous dit de ne croire ni à son rire ni à ses pleurs; rire d'hyène, larmes de crocodile; — pleurs et rires ne s'imitent pas ainsi!
Le Buch der Lieder (Livre des chants) contient plusieurs ballades où, malgré l'accent railleur, palpite la vie intime des temps passés. Le chevalier Olaf se fait remarquer par le plus habile mélange de grace et de terreur. Cela est charmant et cela donne froid dans le dos. — Olaf a séduit la fille du roi; il faut qu'il l'épouse pour légitimer sa faute, mais il doit payer, la noce achevée, sa hardiesse de sa tête! La princesse est pâle comme une morte, le roi sombre et soucieux, le bourreau attendri; le chevalier Olaf seul salue d'un air gai son beau-père et sourit de ses lèvres vermeilles; il ne regrette pas ce qu'il a fait et ne trouve pas son bonheur acheté trop cher. Il envoie un adieu plein de reconnaissance à tout ce qui l'entoure, à la nature, à la providence, aux beaux yeux couleur de violette qui lui ont été si fatals et si doux! — Quel tableau grandiose et fantastique que celui du roi Harald Harfagar endormi au fond de la mer dans les bras d'une ondine amoureuse, et qui tressaille lorsque les vaisseaux des pirates normands passent au-dessus de sa tête! — Et dans la ballade d'Almanzor, qui, voyant dans la mosquée de Cordoue les colonnes de porphyre continuer à soutenir les voûtes de l'église du dieu des chrétiens comme elles avaient porté la coupole du temple d'Allah, courbe sa tête sous l'eau du baptême et trouve le moyen de rester le dernier à la fête d'une galante châtelaine, si bien que les colonnes indignées se rompent et croulent en débris, faisant hurler de douleur anges et saints sous leurs décombres, — quelle verve sceptique! quelle haute philosophie à travers le luxe éblouissant des images et l'enchantement oriental de la poésie! Le Romancero morisco n'a rien de plus vif, de plus éclatant, de plus arabe; mais à quoi bon donner un échantillon, quand on peut ouvrir l'écrin lui-même? Le Buch der Lieder (Livre des chants) contient plusieurs ballades où, malgré l'accent railleur, palpite la vie intime des temps passés. Le chevalier Olaf se fait remarquer par le plus habile mélange de grace et de terreur. Cela est charmant et cela donne froid dans le dos. — Olaf a séduit la fille du roi; il faut qu'il l'épouse pour légitimer sa faute, mais il doit payer, la noce achevée, sa hardiesse de sa tête! La princesse est pâle comme une morte, le roi sombre et soucieux, le bourreau attendri; le chevalier Olaf seul salue d'un air gai son beau-père et sourit de ses lèvres vermeilles; il ne regrette pas ce qu'il a fait et ne trouve pas son bonheur acheté trop cher. Il envoie un adieu plein de reconnaissance à tout ce qui l'entoure, à la nature, à la providence, aux beaux yeux couleur de violette qui lui ont été si fatals et si doux! — Quel tableau grandiose et fantastique que celui du roi Harald Harfagar endormi au fond de la mer dans les bras d'une ondine amoureuse, et qui tressaille lorsque les vaisseaux des pirates normands passent au-dessus de sa tête! — Et dans la ballade d'Almanzor, qui, voyant dans la mosquée de Cordoue les colonnes de porphyre continuer à soutenir les voûtes de l'église du dieu des chrétiens comme elles avaient porté la coupole du temple d'Allah, courbe sa tête sous l'eau du baptême et trouve le moyen de rester le dernier à la fête d'une galante châtelaine, si bien que les colonnes indignées se rompent et croulent en débris, faisant hurler de douleur anges et saints sous leurs décombres, — quelle verve sceptique! quelle haute philosophie à travers le luxe éblouissant des images et l'enchantement oriental de la poésie! Le Romancero morisco n'a rien de plus vif, de plus éclatant, de plus arabe; mais à quoi bon donner un échantillon, quand on peut ouvrir l'écrin lui-même?
Le Buch der Lieder (Livre des chants) contient plusieurs ballades où, malgré l'accent railleur, palpite la vie intime des temps passés. Le chevalier Olaf se fait remarquer par le plus habile mélange de grace et de terreur. Cela est charmant et cela donne froid dans le dos. — Olaf a séduit la fille du roi; il faut qu'il l'épouse pour légitimer sa faute, mais il doit payer, la noce achevée, sa hardiesse de sa tête! La princesse est pâle comme une morte, le roi sombre et soucieux, le bourreau attendri; le chevalier Olaf seul salue d'un air gai son beau-père et sourit de ses lèvres vermeilles; il ne regrette pas ce qu'il a fait et ne trouve pas son bonheur acheté trop cher. Il envoie un adieu plein de reconnaissance à tout ce qui l'entoure, à la nature, à la providence, aux beaux yeux couleur de violette qui lui ont été si fatals et si doux! — Quel tableau grandiose et fantastique que celui du roi Harald Harfagar endormi au fond de la mer dans les bras d'une ondine amoureuse, et qui tressaille lorsque les vaisseaux des pirates normands passent au-dessus de sa tête! — Et dans la ballade d'Almanzor, qui, voyant dans la mosquée de Cordoue les colonnes de porphyre continuer à soutenir les voûtes de l'église du dieu des chrétiens comme elles avaient porté la coupole du temple d'Allah, courbe sa tête sous l'eau du baptême et trouve le moyen de rester le dernier à la fête d'une galante châtelaine, si bien que les colonnes indignées se rompent et croulent en débris, faisant hurler de douleur anges et saints sous leurs décombres, — quelle verve sceptique! quelle haute philosophie à travers le luxe éblouissant des images et l'enchantement oriental de la poésie! Le Romancero morisco n'a rien de plus vif, de plus éclatant, de plus arabe; mais à quoi bon donner un échantillon, quand on peut ouvrir l'écrin lui-même?
Erstdruck und Druckvorlage
Revue des Deux Mondes.
1848, 15. Juli, S. 224-243.
Unser Auszug: S.224-227.
Gezeichnet: GÉRARD DE NERRVAL.
Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck
(Editionsrichtlinien).
Revue des Deux Mondes online
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URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/007885235
URL: http://opacplus.bsb-muenchen.de/title/205313-5
URL: https://fr.wikisource.org/wiki/Modèle:Tomes_RDDM/PI
URL: https://archive.org/advancedsearch.php
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Edition
Lyriktheorie » R. Brandmeyer