Alfred de Vigny

 

Stello

 

Text
Editionsbericht
Literatur: Vigny

Chapitre XXXVIII
Chapitre XXXIX

 

Chapitre XXXVIII.   Le ciel d'Homère.

 

[391] Ilotes ou Dieux, répéta le Docteur noir, vous souvient-il en outre d’un certain Platon qui nommait les Poètes imitateurs de fantômes et les chassait de sa République? Mais aussi il les nommait divins. Platon aurait eu raison de les adorer, en les éloignant des affaires; mais l'embarras où il est pour conclure (ce [392] qu'il ne fait pas) et pour unir son adoration à son bannissement, montre à quelles pauvretés ou à quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et logicien sévère, lorsqu'il veut tout soumettre à une règle universelle. Platon veut l'utilité de tous dans chacun; mais voilà que tout à coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme Homère, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le gênent: il leur applique son équerre, et il ne peut les mesurer: cela le désole. Il les range tous, Poètes, Peintres, Sculpteurs, Musiciens, dans la catégorie des imitateurs; déclare que tout art n'est qu'un badinage d'enfans, que les arts s'adressent à la plus faible partie de l'âme, celle qui est susceptible d'illusions, la partie peureuse, qui s'attendrit sur les misères humaines; que les arts sont déraisonnables, lâches, timides, contraires à la raison; que pour plaire à la multitude confuse, les Poètes s'attachent à peindre les caractères passionnés, plus aisés à saisir par leur variété; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les condamnait; qu'ils feraient régner le plaisir et la douleur dans l'état, à la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Ho[393]mère, s'il eût été en état d'instruire et de perfectionner les hommes, et non un inutile chanteur, comme il était, (incapable même, ajoute-t-il, d'empêcher Créophile, son ami, d'être gourmand, ô niaiserie antique!), on ne l'eût pas laissé mendier pieds nus, mais on l'eût estimé, honoré et servi autant que Protagoras d'Abdère et Prodicus de Cie, sages philosophes, portés en triomphe partout.

— Dieu tout-puissant! s'écria Stello, qu'est-ce, je vous prie, à présent, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus, tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent en pleurant le divin Homère?

— Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux animés par un triomphe désespérant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de pitié pour les Poètes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds.

— Oui, je le sens, dit Stello, pâle et agité, mais quelle en est donc la cause impérissable?

[394] — Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur idée (prétexte indestructible!) est l'inutilité des arts à l'état social.

La pantomime de tous, en face du poète, est un sourire protecteur et dédaigneux; mais tous sentent au fond du cœur, quelque chose, comme la présence d'un Dieu Supérieur.

Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires, qui, ne sentant qu'à demi cette supériorité, éprouvent seulement près des Poètes cette gêne que leur causerait aussi le voisinage d'une grande passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gêne que sentirait un fat ou un froid pédant, transporté subitement à côté de Paul au moment du départ de Virginie; de Werther, au moment où il va saisir ses pistolets; à côté de Roméo quand il vient de boire le poison; de Desgrieux quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues. Cet indifférent les croira fous indubitablement, mais il sentira pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes voués à une émotion profonde, et il se taira en s'éloignant, se croyant supérieur à eux, parce qu'il n'est pas ému.

[395] — Juste! ô juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfonçant de plus en plus dans son fauteuil, comme pour se dérober au son de voix dur et puissant qui le poursuivait.

— Pour en revenir à Platon, il y avait aussi rivalité de divinité entre Homère et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur domination intellectuelle que sur le développement infini du jugement et repoussent l'imagination.

Sa conviction était profonde, parce qu'il la puisait dans le sentiment des facultés de son être, auxquelles chacun veut toujours mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, géométrique et raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repoussèrent durement la poésie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que Platon, parce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation, ayant eu de gigantesques prétentions de législateur et d'homme d'état.

Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit à peu près ceci:

[396] "La faculté qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il y a de plus excellent dans l'âme; donc, l'autre faculté qui lui est opposée est une des choses les plus frivoles qui soient en nous."

— Et cet honnête homme part de là pour traiter Homère du haut en bas; il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rhéteur, vers le livre sixième de sa République:

"Mon cher Homère, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier éloigné de trois degrés de la vérité, incapable de faire autre chose que des fantômes de vertu (car il tient à ses fantômes); si vous êtes un ouvrier du second ordre, capable de connaître ce qui peut rendre meilleurs ou pires les états et les particuliers, dites-nous quelle ville vous doit la réforme de son gouvernement, comme Lacédémone en est redevable à Lycurgue, l'Italie et la Sicile à Charondas, Athènes à Solon? Quelle guerre avez-vous conduite ou conseillée? Quelle utile découverte, quelle invention bonne à la perfection des arts ou aux besoins de la vie ont signalé votre nom?"

[397] Et continuant ainsi avec son complaisant Glaucon, qui répond sans cesse: fort bien, — voici qui est vrai, — vous avez raison, — à peu près sur le ton que prend un petit séminariste répondant à son abbé dans une conférence, voilà mon philosophe qui chasse par les épaules le mendiant divin hors de sa République (fantastique, heureusement pour l'humanité).

A ce familier discours le bon Homère ne répondit rien, par la raison qu'il dormait non de ce petit sommeil (dormitat) qu'un autre osa lui reprocher pour s'amuser à poser des règles aussi, mais du sommeil qui pèse cette nuit sur les yeux de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier.

Ici Stello poussa un profond soupir et cacha sa tête dans ses mains.

— Cependant, poursuivit le Docteur noir, supposons que nous tenions ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous plaît, le conduire au musée Charles X (pardon de la liberté grande, je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui représente le règne, que dis-je? le ciel d'Homère? Nous lui montrerions ce vieux pauvre, assis sur un [398] trône d'or avec son bâton de mendiant et d'aveugle entre les jambes, ses pieds fatigués, poudreux et meurtris, mais à ses pieds ses deux filles (deux déesses), l'Iliade et l'Odyssée. Une foule d'hommes couronnés le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux génies. Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient été conservés, les Poètes, et si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux aussi. Ils forment, de son temps au nôtre, une chaîne presque sans interruption de glorieux exilés; de courageux persécutés, de penseurs affolés par la misère, de guerriers inspirés au camp, de marins sauvant leur lyre de l'océan et non des cachots, hommes remplis d'amour et rangés autour du premier et du plus misérable, comme pour lui demander compte de tant de haine qui les immobiles d'étonnement.

Agrandissons ce plafond sublime dans notre pensée, haussons et élargissons cette coupole, jusqu'à ce qu'elle contienne tous les infortunés que la poésie ou l'imagination frappa d'une réprobation universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'août, n'y suffirait pas; non le firma[399]ment d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire, pur de toute légère et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile assez large pour servir de fond à leurs portraits.

Levez les yeux à ce plafond et figurez-vous y voir monter ces fantômes mélancoliques: Torquato Tasso, les yeux brûlés de pleurs, couvert de haillons, dédaigné même de Montaigne (ah! philosophe, qu'as-tu fait là!), et réduit à n'y plus voir, non par cécité, mais........ Ah! je ne le dirai pas en français; que la langue des Italiens soit tachée de ce cri de misère qu'il a jeté:

Non avendo candella per iscrivere i suoi versi

Milton aveugle, jetant à un libraire son Paradis perdu pour dix livres sterling; — Camoëns recevant l'aumône à l'hôpital des mains de ce sublime esclave qui mendiait pour lui, sans le quitter; — Cervantès tendant la main de son lit de misère et de mort; — Lesage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant demander un asile, pour mourir, à un pauvre chanoine, son fils; — Corneille manquant de [400] tout, même de bouillon, dit Racine au roi, au grand Roi! — Dryden à soixante-dix ans mourant de misère et cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices humaines; — Spencer errant à pied à travers l'Irlande, moins pauvre et moins désolée que lui, et mourant avec la Reine des fées dans sa tête, Rosalinda dans son cœur, et pas un morceau de pain sur les lèvres. — Que je voudrais pouvoir m'arrêter là!.....

Vondel, ce vieux Shakespeare de la Hollande, mort de faim à quatre-vingt-dix ans, et dont le corps fut porté par quatorze poètes misérables et pieds nus; — Samuel Royer, qui fut trouvé mort de froid dans un grenier; — Buttler, qui fit Hudibras et mourut de misère; — Floyer, Dydenham et Rushworth chargés de chaînes comme des forçats; — J.-J. Rousseau qui se tua pour ne pas vivre d'aumônes; — Malfilâtre que la faim mit au tombeau, dit Gilbert à l'hôpital....

Et tous ceux encore dont les noms sont écrits dans le ciel de chaque nation et sur les registres de ses hôpitaux.

Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise à la céleste famille cette feuille de sa République que je vous ai citée. Pensez-vous [401] qu'Homère ne puisse pas lui dire du haut de son trône:

Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homère et, comme lui, tous les infortunés immortels qui l'entourent, ne sont rien que des imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs parce qu'ils font la description d'un lit, ni médecins parce qu'ils racontent une guérison; il est vrai que par une couche de mots et d'expressions figurées, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie, ils simulent la science qu'ils décrivent; il est bien vrai qu'ils ne font ainsi que présenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et que, trompant leurs regards, ils s'adressent à la partie de l'âme qui est susceptible d'illusion; mais, ô divin Platon! votre faiblesse est grande, lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre âme qui s'émeut et qui s'élève, pour lui préférer celle qui pèse et qui mesure. L'Imagination, avec ses élus, est aussi supérieure au Jugement, seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi-dieux. Le don du ciel le plus précieux, c'est le plus rare. — Or ne voyez-vous pas qu'un siècle fait naître [402] Poètes, pour une foule de logiciens et de sophistes très-sensés et très-habiles? — L'Imagination contient en elle-même le Jugement et la Mémoire sans lesquelles elle ne serait pas. — Qui entraîne les hommes, si ce n'est l'émotion? Qui enfante l'émotion, si ce n'est l'art? Et qui enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-même? Car le Poète n'a pas de maître, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne. — Vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines j'ai données aux villes? Aucune aux nations, mais une éternelle au monde. — Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers. — Vos doctrines, vos lois, vos institutions ont été bonnes pour un âge et un peuple, et sont mortes avec eux, tandis que les œuvres de l'Art céleste restent debout pour toujours à mesure qu'elles s'élèvent, et toutes portent les malheureux mortels à la loi impérissable de l'AMOUR et de la PITIÉ.

Stello joignit les mains malgré lui, comme pour prier. Le Docteur se tut un moment et bientôt continua ainsi:

 

 

Chapitre XXXIX.   Du mensonge social.

 

|403] — Et cette dignité calme de l'antique Homère, de cet homme symbole de la destinée des poètes, cette dignité n'est autre chose que le sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui l'homme qui se sent une Muse au fond du cœur. — Ce n'est pas pour rien que cette Muse [404] y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et le Poète ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de l'inspiration qu'il l'apprend. — Sa mission est de produire des œuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrète. Il doit l'attendre. Que nulle influence étrangère ne lui dicte ses paroles: elles seraient périssables. — Qu'il ne craigne pas l'inutilité de son œuvre, si elle est belle, elle sera utile par cela seul, puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration et de contemplation pour elle et la pensée qu'elle représente.

Le sentiment d'indignation que j'ai excité en vous a été trop vif, monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du Pouvoir et l'homme de l'Art; mais outre la raison d'envie et le prétexte d'utilité, ne reste-t-il encore pas une autre cause plus secrète à dévoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes continuelles où vit tout homme qui a une autorité, de perdre cette autorité chérie et précieuse qui est devenue son âme?

— Hélas! j'entrevois à peu près ce que vous [405] m'allez dire encore, dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la vérité?

— Nous y voilà, dit le Docteur avec joie.

Comme le Pouvoir est une science de convention selon les temps, et que tout ordre social est basé sur un mensonge plus ou moins ridicule, tandis qu'au contraire les beautés de tout art ne sont possibles que dérivant de la vérité la plus intime, vous comprenez que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition dans toute œuvre ainsi créée. De là ses efforts éternels pour comprimer ou séduire.

— Hélas! dit Stello, à quelle odieuse et continuelle résistance le Pouvoir condamne le Poète! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-même à la vérité?

— Il ne le peut, vous dis-je! s'écria violemment le Docteur en frappant sa canne à terre. Et mes trois exemples politiques ne prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement que son essence est contraire à la vôtre et qu'il ne peut faire autrement que de chercher à détruire ce qui le gêne.

[406] — Mais, dit Stello avec un air de pénétration (essayant de se retrancher quelque part, comme un tirailleur chargé en plaine par un gros escadron), mais si nous arrivions à créer un Pouvoir qui ne fût pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord?

— Oui certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, hérédité et capacité, qui vous déplaisent si fort, et auxquels il faut revenir? Et si votre Pouvoir favori règne par l'Hérédité et la Propriété, vous commencerez, monsieur, par me trouver une réponse à ce petit raisonnement connu sur la propriété:

— C'est là ma place au soleil: voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.

Et sur l'Hérédité, à ceci:

On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempête, celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

Et en cas que ce soit la Capacité qui vous sé[407]duise, vous me trouverez, s'il vous plaît, une forte réponse à ce petit mot:

Qui cédera la place à l'autre? — Je suis aussi habile que lui. — QUI DÉCIDERA ENTRE NOUS?

Vous me trouverez facilement ces réponses, je vous donne du temps — un siècle, par exemple.

— Ah! dit Stello consterné, deux siècles n'y suffiraient pas.

— Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur noir; ensuite il ne vous restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'anéantir au cœur de tout homme né de la femme cet instinct effrayant:

Notre ennemi, c'est notre maître.

Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorité.

— Ma foi, ni moi, dit Stello emporté par la vérité, fût-ce l'innocent pouvoir d'un garde champêtre...

— Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et s'il doit l'être toujours? Il est évident que Dieu n'a pas voulu que cela fût autre[408]ment. Il ne tenait qu'à lui de nous indiquer, en quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps où il a daigné habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manqué là une bien bonne occasion!

— Quel rire désespéré! dit Stello.

— Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre son parti, en dépit de ce beau cri que répètent en chœur tous les législateurs. A mesure qu'ils ont fait une constitution écrite avec de l'encre, ils s'écrient:

En voilà pour toujours!

— Allons, comme vous n'êtes pas de ces gens innombrables pour qui la politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler; allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur se couchant dans son fauteuil à sa façon, de quel paradoxe êtes-vous amoureux maintenant, s'il vous plaît?

Stello se tut.

— A votre place, j'aimerais une créature du Seigneur plutôt qu'un argument, quelque beau qu'il fût.

[409] Stello baissa les yeux.

— A quel Mensonge social nécessaire voulez-vous vous dévouer? car nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une société. — Auquel, voyons? sera-ce au moins absurde? lequel est-ce?

— Je ne sais en vérité, dit la victime du raisonneur.

— Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je sens venir sur mes lèvres toutes les fois que je rencontre un homme caparaçonné d'un pouvoir? Comment va votre mensonge ce matin?se soutient-il?

— Mais ne peut-on soutenir un pouvoir sans y participer, et, au milieu d'une guerre civile, ne pourrais-je pas choisir?

— Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec humeur; il s'agit bien de cela! — Je parle de vos pensées et de vos travaux, par lesquels seulement vous existez à mes yeux. Que me font vos actions?

Qu'importe, dans les momens de crise, que vous soyez brûlé avec votre maison ou tué dans [410] un carrefour, ou trois fois tué, trois fois enterré et trois fois ressuscité, comme signait le capitaine normand François Sévile au temps de Charles IX?

Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'hérédité dans le carrosse et la capacité sur le siège, pour voir à les accorder.

— Peut-être, dit Stello.

— Jusqu'à ce que le cocher essaye de verser le maître ou d'entrer dans la voiture, ce ne serait pas mal, continuait le Docteur.

Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir, en temps de luttes, que se laisser ballotter comme un numéro dans le sac d'un grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous voyez que, par le raisonnement appliqué au choix du pouvoir qu'on veut s'imposer, on n'arrive qu'à des négations, quand on est de bonne foi. Mais dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre cœur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bête comme un drapeau.

[411] — O profanateur! s'écria Stello.

— Plaisantez-vous? dit le Docteur: le plus grand des profanateurs, c'est le temps: il a usé vos drapeaux jusqu'au bois.

Lorsque le drapeau blanc de la Vendée marchait au vent contre le drapeau tricolore de la Convention, tous deux étaient loyalement l'expression d'une idée; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE, HÉRÉDITE, CATHOLICISME; l'autre, RÉPUBLIQUE, ÉGALITE, RAISON HUMAINE; leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des épées, comme au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes des voix mâles, sortis de cœurs bien convaincus. HENRI IV, LA MARSEILLAISE se heurtaient dans l'air comme les faux et les baïonnettes sur la terre. C'étaient là des drapeaux!

O temps de dégoût et de pâleur, tu n'en as plus! Naguère le blanc signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le blanc était devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un peu blanc. Leur nuance est insaisis[412]sable. Trois petits articles d'écriture en font, je crois, la différence. Otez donc la flamme, et portez ces articles au bout du bâton.

Dans notre siècle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule comme la guerre est passée. Le soldat sera déshabillé comme le médecin l'a été par Molière, et ce sera peut-être un bien. Tout sera rangé sous un habit noir comme le mien. Les révoltes n'auront pas d'étendard. Demandez à Lyon.

En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions qui m'occupent peu.

Obéissez à vos affections, vos habitudes, vos relations sociales, votre naissance..... que sais-je, moi? — Soyez décidé par le ruban qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit mensonge social qui lui plaira. Puis récitez-lui les vers d'un grand poète:

Lorsque deux factions divisent un empire,
Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire;
Mais quand ce choix est fait, on ne s'en dédit plus.

Au hasard! Il fut de mon avis et ne dit pas la plus sensée. Qui eut raison des Guelfes ou des [413] Gibelins, à votre sens? Ne serait-ce pas la Divina Commedia?

Amusez donc votre cœur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu d'accidens. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens n'avons rien à faire là.

C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'intérêt et de relations.

Je désire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne soyez pas né dans cette caste de Parias, jadis Brahmes, que l'on nommait Noblesse, et que l'on a flétrie d'autres noms, classe toujours dévouée à la France, et lui donnant ses plus belles gloires, achetant de son sang le plus pur le droit de la défendre en se dépouillant de ses biens pièce à pièce et de père en fils; grande famille pipée, trompée, sapée par ses plus grands rois, sortis d'elle; hachée par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur parlant haut et franc; traquée, exilée, plus que décimée, et toujours dévouée, tantôt au prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne, tantôt au peuple qui la méconnaît et la massacre; entre ce marteau et cette enclume, toujours pure et toujours frappée, comme un fer rougi au feu; entre cette hache et ce billot, [414] toujours saignante et souriante comme les martyrs; race aujourd'hui rayée du livre de vie, et regardée de côté, comme la race juive. Je désire que vous n'en soyez pas.

Mais que dis-je? qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul besoin de vous mêler de votre parti. Les partis ont soin d'enrégimenter un homme malgré lui, selon sa naissance, sa position, ses antécédens, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il crierait du haut des toits, et signerait de son sang qu'il ne pense pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui assigne. — Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les partis de notre consultation, et là-dessus je vous abandonne au vent qui soufflera.

Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier, avec une secrète satisfaction de soi-même, et il jeta même un regard sur une glace où son ombre se réfléchissait:

— Me connaissez-vous bien vous-même? dit-il avec assurance. Savez-vous (et qui le sait excepté moi?), savez-vous quelles sont les études de mes nuits?

[415] Pourquoi, si elle est ainsi traitée, ne pas dépouiller la Poésie et la jeter à terre comme un manteau usé?

Qui vous dit que je n'ai pas étudié, analysé, suivi, pulsation par pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de l'organisation morale de l'homme, comme vous de son être matériel? que je n'ai pas pesé dans une balance de fer machiavélique les passions de l'homme naturel et les intérêts de l'homme civilisé? Leurs orgueils insensés, leurs joies égoïstes, leurs espérances vaines, leurs faussetés étudiées, leurs malveillances déguisées, leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours singées, leurs haines amicales?

O désirs humains! craintes humaines! vagues éternelles, vagues agitées d'un océan qui ne change pas, vous êtes seulement comprimées quelquefois par des courans hardis qui vous emportent, des vents violens qui vous soulèvent, ou des rochers immuables qui vous brisent!

— Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez à vous croire courant, vent ou rocher?

[416] — Et vous pensez que…

— Que vous ne devez jeter que des œuvres dans cet océan?

Il faut bien plus de génie pour résumer tout ce qu'on sait de la vie dans une œuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre, toujours remuée, des événemens politiques. Il est plus difficile d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement. — Le Pouvoir n'a plus, depuis long-temps, ni la force ni la grâce. — Ses jours de grandeur et de fête ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir en main, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus belle partie de leur renommée. Mais à qui la doit le Poète, si ce n'est à lui-même? La hauteur, la profondeur et l'étendue de son œuvre et de sa renommée future sont égales aux trois dimensions de son cerveau. Il est par lui-même, il est lui-même, et son œuvre est lui.

[417] Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses impérissables.

Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous la première et la plus rare des facultés, l'IMAGINATION; si le chagrin ou l'âge la dessèchent dans votre tête comme l'amande au fond du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Mémoire, lorsque vous vous sentirez le courage de démentir cent fois par an vos actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant d'autres bien à plaindre, désertez le ciel d'Homère, il vous restera encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, à vous qui descendrez d'en haut. Mais jusque-là, laissez aller d'un vol libre et solitaire l'Imagination qui peut être en vous. — Les œuvres immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos idées à notre corps. — Écrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez sûr que s'il s'y rencontre une idée ou seulement une parole utile au progrès civilisateur, que vous ayez laissée [418] tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser, l'exploiter, la mettre en œuvre jusqu'à satiété. Laissez-les faire. L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour les créateurs de pensées.

Stello, debout encore, regarda le Docteur Noir avec recueillement, sourit enfin, et tendit la main à son sévère ami.

— Je me rends, dit-il, écrivez votre ordonnance.

Le Docteur prit du papier.

— Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun donne une ordonnance qui soit suivie.

— Je suivrai la vôtre comme une loi immuable et éternelle, dit Stello, non sans étouffer un soupir, et il s'assit, laissant tomber sa tête sur sa poitrine avec un sentiment de profond désespoir et la conviction d'un vide nouveau rencontré sous ses pas; mais en écoutant l'ordon[419]nance, il lui sembla qu'un brouillard épais s'était dissipé devant ses yeux, et que l'étoile infaillible lui montrait le seul chemin qu'il eût à suivre.

Voici ce que le Docteur Noir écrivait, motivant chaque point de son ordonnance, usage fort louable et assez rare.

 

 

 

 

Druckvorlage

Alfred de Vigny: Les Consultations du Docteur-Noir.
Stello ou les diables bleus (blue devils).
Première Consultation.
Paris: Gosselin, Renduel 1832, S. 391-419.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien). Keine Korrektur der besonderen Namensschreibungen.

URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8618473k

 

Erstdruck

Revue des Deux Mondes.
1832, 1. April, S. 106-120.
URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k868546
PURL: https://hdl.handle.net/2027/rul.39030034182297

 

 

Kommentierte und kritische Ausgaben

 

Übersetzungen

 

 

Literatur: Vigny

Anastasaki, Elena: The Myth and Identity of the Romantic Artist in European Literature. A Self-Constructed Fantasy. New York 2023.

Diaz, José-Luis: L'écrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à l'époque romantique. Paris 2007.

Duff, David: Romanticism and the Uses of Genre. Oxford 2009.

Hautbout, Isabelle (Hrsg.): Alfred de Vigny et le romantisme. Paris 2016.

Heinich, Nathalie: L'élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique. Paris 2005 (= Bibliothèque des sciences humaines).

McLeman-Carnie, Janette: Vigny et le milieu littéraire anglais. In: Poétique de Vigny. Hrsg. von Lise Sabourin u. Sylvain Ledda. Paris 2016, S. 349-366.

Pearson, Roger: Unacknowledged Legislators. The Poet as Lawgiver in Post-Revolutionary France. Chateaubriand - Staël - Lamartine - Hugo - Vigny. Oxford 2016.

Sabourin, Lise / Ledda, Sylvain (Hrsg.): Poétique de Vigny. Paris 2016.

Sukiennicka, Marta: Les genres rhétoriques dans le roman du premier romantisme. Le cas d'Alfred de Vigny. In: Les genres du roman au XIXe siècle. Hrsg. von Émilie Pézard et Valérie Stiénon. Paris 2022, S. 21-36.

Vaillant, Alain: La crise de la littérature. Romantisme et modernité. Grenoble 2005 (= Collection: "Bibliothèque stendhalienne et romantique").

Vanden Abeele-Marchal, Sophie: Les jeux de la haine et du hasard. Vigny et le politique. Paris 2024.

Vanden Abeele-Marchal, Sophie: Le Docteur-Noir d'Alfred de Vigny. Médecine, poésie et politique. In: Année balzacienne 6 (2025), S. 29-48.

Vincent, Patrick (Hrsg.): The Cambridge History of European Romantic Literature. Cambridge 2023.

 

 

Edition
Lyriktheorie » R. Brandmeyer