Alfred de Vigny

 

 

Text
Editionsbericht
Literatur: Vigny
Literatur: La Quotidienne

 

[Rezension]

 

Études françaises et étrangères, par M. Emile Deschamps. [1]

 

S'il est une chose qui semble retenir encore la France en arrière des autres nations de l'Europe, c'est son indifférence pour la poésie. Ce n'est pas que dans notre langue on ne puisse s'élever au-dessus du Drame à la pure poésie homérique de l'antiquité. André Chénier l'a fait; ce n'est pas qu'elle soit incapable d'enfermer dans le rhythme lyrique la pensée profonde de l'homme et les couleurs brillantes de la nature, M. Victor Hugo l'a fait; ce n'est pas non plus sans doute qu'elle ne puisse reproduire l'indéfinissable rêverie, le vague douloureux et sombre de la muse anglaise, et pousser de ces harmonieux soupirs qui s'élèvent, s'abaissent, s'affaiblissent dans un murmure lointain semblable au son de la flute mélancolique, puis renaissent, s'accroissent par degrés, s'enflent comme un tonnerre, et s'éloignent encore et se perdent dans les airs; M. de Lamartine nous a donné ce trésor; qu'est-ce donc qui détourne la France de sa propre poésie? il faut le dire, et le répéter souvent: c'est l'Esprit.

L'esprit qui n'est jamais séparé de l'analyse me paraît aussi contraire au sentiment poétique, qui est tout d'instinct, que le génie géométrique au génie musical.... L'Esprit rejette froidement le témoignage des sens comme une séduction trompeuse, tandis que le Sentiment, enfanté par leur impression même, partage leur ivresse; l'un cherche dans une œuvre son point de départ et son but, l'autre appelle l'émotion; le premier se roidit contre les sensations pour en examiner la source, le second s'y abandonne et s'étourdit sur ce qui les pourrait attiédir. Or, laquelle de ces deux facultés de l'âme domine en France? C'est incontestablement la première. La Poésie nous a visités bien tard; et lorsqu'elle est venue, elle a trouvé que tout s'était formé sans elle. Ainsi, que fait-elle aujourd'hui? elle gémit à l'écart, parce que sa voix ne serait point entendue.

Il y a toutefois un point d'intersection entre l'Esprit et le Sentiment, c'est le sourire qui naît du contraste de ce qui est avec ce qui devrait être: cette impression subite et électrique peut s'allier à la pure poésie, et ce sera peut-être une des plus grandes puissances de la Muse moderne encore incertaine dans sa marche; mais cet esprit jeté dans la poésie, ce rare alliage, aussi précieux que l'or pur, ne saurait être coulé et fondu dans la matière première, premier principe, que par un maître habile: il faut écarter tout ce qui générait cette fusion, il faut, pour me servir des expressions même de l'ouvrage que nous annonçons,

Il faut que du bouillant canal
L'impure écume s'évapore,
Afin que la voix du métal
Retentisse pleine et sonore.

Il faut de ces hommes tels qu'ils ne s'en rencontre pas une fois par siècle, à peine une fois par nation, car l'oeil le plus sûr, la main la plus ferme, peuvent vaciller, en mesurant dans leur balance les deux élémens qu'il s'agit de confondre; ainsi l'Italie eut Arioste, qui fut non moins poète qu'homme d'esprit, la France aurait eu Voltaire, si la poésie de cet homme diabolique n'eût toujours été étouffée sous la plaisanterie, tandis que cette plaisanterie doit paraître rarement et de bonne foi, entrevue à peine à travers le tissu d'une poésie colorée, vigoureuse et vraie. Voici que les Etudes françaises et étrangères nous révèlent un poète doué de ce caractère que j'ai essayé de définir, peut-être unique aujourd'hui et toujours si rare: c'est M. Emile Deschamp. Puisqu'il s'est révélé tout entier, recherchons le avec soin jusque dans ses plus modestes productions, là surtout où le poète s'est permis d'être lui-même, car intimidé pour ainsi dire par ce qu'il y a d'audacieux dans un ouvrage tout neuf, il s'est caché, enveloppé, et comme blotti sous des traditions, mais il ne s'y dissimule pas tellement qu'on ne le puisse reconnaître encore à des traits bien prononçés.

Ce sera donc, comme je l'ai dit, dans une de ses moindres productions que j'irai chercher un exemple de cette grâce à-la-fois poétique et toujours spirituelle qui distingue l'auteur des Études; ce n'est qu'une romance. Mais par quel miracle de l'art, dans un rhythme si difficile, y a-t-il tant de tableaux? Que l'on veuille remarquer comme le mot où gît la pensée ou bien le sentiment est toujours seul et tombe naturellement:

Revoyez ces lieux pleins de charmes
Où tremblant d'espoir et d'alarmes
Votre mère un jour vous mena
                     En larmes
Et revint appelant: Anna! Anna!

Voyons la chambre calme et sombre
Où parmi vos sœurs en grand nombre
La lune glissait doucement
                     Dans l'ombre,
Pour baiser votre front charmant, dormant.

N'est-ce pas à cette fenêtre,
Le soir, avant de nous connaître,
Que vous chantiez un chant d'amour,
                     Peut-être?
Et les oiseaux restaient le jour, autour.

[*4] Venez, montrez-nous votre place
Dans la chapelle et dans la classe;
Et le ruisseau qui, vous servant
                     De glace,
Vous vit rieuse, et bien souvent, rêvant.

Là brillaient d'une même flamme
Votre esprit, vos regards, votre âme;
Là vous mettiez les coeurs en feu,
                     Madame.
Tout change, hélas! en temps et lieu... fort peu.

Tout le monde peut-être ne sentira pas la nouveauté de ces vers, parce que leur mérite tient à la plus délicate nuance que l'esprit et le bon goût puissent saisir. Il me semble que l'on trouverait au besoin un plus grand nombre de personnes accessibles aux beautés épiques comme celles qu'offre sans cesse l'admirable poème de la Cloche de Schiller, ou bien aux mouvemens lyriques des Odes traduites d'Horace: une est empreinte du génie allemand, autant qu'il est possible au génie de notre langue de s'en pénétrer; les autres sont aussi latines, aussi tendres que si elles venaient d'être dictées sous les pampres de Tibur. Je conviendrai même que, dans l'acception accoutumée du beau, ces poésies sont plus belles de forme que toutes celles de ce volume. En voici quelques fragmens pris au hasard:

Il est de l'univers la plus pure merveille
Le feu, quand l'homme en paix le dompte et le surveille,
Et c'est par son secours que l'homme est souverain,
Mais qu'il devient fatal lorsque seule et sans frein,
Sa force enveloppant les vieux pins, les grands chênes,
Vole comme un esclave affranchi de ses chaînes.
Malheur lorsque la flamme, au gré des aquilons,
À travers les cités roule ses tourbillons!
Car tous les élémens ont une antique haine
Pour les créations de la puissance humaine.
Entendez-vous des tours bourdonner le beffroi?
À la rougeur du ciel, le peuple avec effroi
S'interroge; — au milieu des noirs flots de fumée,
S'élève, en tournoyant, la colonne enflammée.
L'incendie, étendant sa rapide vigueur,
Du front des bâtimens sillonne la longueur;
L'air s'embrase, pareil aux gueules des fournaises;
La lourde poutre craque et se dissout en braises;
Les portes, les balcons s'écroulent... Plus d'abris;
Les enfans sont en pleurs sur les seuils en débris.
Les mères, le sein nu, comme de pâles ombres,
Courent; les animaux hurlent sous les décombres;
Tout meurt, tombe ou s'enfuit par de brûlans chemins.
Le sceau vole, emporté par la chaîne des mains;
Ce fils, qui va tenter l'effrayante escalade,
Sauvera-t-il du moins son vieux père malade?...
L'orage impétueux accourt de l'Occident,
La flamme s'en irrite et l'accueille, en grondant.
Sur la moisson séchée elle tombe et serpente,
Se redresse, et des toits soulève la charpente,
Comme un affreux géant qui veut toucher les cieux.
L'homme, sous les destins fléchit, silencieux.
Ses œuvres ont péri. Partout la flamme est reine.
Les murs brûlés, debout restent seuls, sombre arène,
Où des froids ouragans s'engouffre la fureur;
La nue en voyageant y regarde, et l'horreur,
Dans leurs concavités, profondément séjourne.
Une dernière fois l'homme, en priant, se tourne
Vers sa fortune éteinte, et bientôt plus serein,
Prend avec le bâton les vœux du pélerin.
Tout ce qui fut son bien n'est plus qu'un peu de cendre,
Mais un rayon de joie en son deuil vient descendre,
Voyez: il a compté les têtes qu'il chérit,
Pas une ne lui manque, et triste il leur sourit.

Certes ce tableau est magnifique, et tout plein qu'il est de la rêverie allemande, il me semble aussi d'une simplicité, d'une grandeur toute homérique; tout y est d'une largeur et en même temps d'une rare élégance; mais poursuivons, et entrons dans l'étude antique; voici un débris de l'ode à Grosphus: Otium divos.

Pourquoi perdre en projets nos heures passagères?
Pour des trésors d'un jour, pourquoi tant s'agiter?
L'insensé qui s'exile aux rives étrangères
              Peut-il soi-même s'éviter?

Il part sur un coursier: le Chagrin monte en croupe.
Plus prompt que le vautour qui fond du haut des airs...
Il fuit dans un vaisseau: le Chagrin sur la poupe
              Avec lui traverse les mers.

Jouissons du présent; par de folles alarmes,
Gardons-nous d'attrister le douteux avenir;
Remplaçons par les ris ce bonheur, que nos larmes
              Ne pourraient pas nous obtenir.

Dans tes champs spacieux cent taureaux paissent l'herbe,
Tu vois rentrer, le soir mille blanches brebis,
Et grandir, pour ton char, la cavale superbe,
              La pourpre enflamme tes habits.

Moi, j'ai reçu du ciel, plus généreux qu'avare,
Peu d'arpents, mais je tiens des poétiques sœurs,
La lyre chère aux Grecs, avec le don si rare
              De rire des malins censeurs,

Il y a là un pur sentiment de l'antique, un savant laconisme, qui montrent d'une manière incontestable que toute beauté poétique est à la disposition de M. Emile Deschamps, quand il en veut user, qu'il n y a point de secret pour lui dans l'art, qu'il n y a point de lyre chez les anciens comme chez les modernes qui ne trouve sur la sienne une corde exactement correspondante, prête à chanter à l'unisson.

Mais c'est surtout dans l'œuvre principale de M. Emile Deschamps, dans l'Histoire de Rodrigue, que l'union de l'esprit et de la poésie est portée au plus éminent degré. Là le poète est à-la-fois chroniqueur espagnol, et philosophe français; sensible ou indifférent comme par coquetterie, il vous attendrit sur la douleur d'un monarque tombé, emploie tout le merveilleux de sa poésie, souple et énergique à décrire ses fautes, ses combats, ses défaites, son expiation; puis il sourit tout le premier de la candeur de ce bon chrétien qui respecte tant ses trois fous, ses trois cents mules, ses grands seigneurs, ses combats de taureaux et ces juifs qu'il faisait brûler. N'est-ce pas ainsi que l'Arioste nous enlève d'admiration aux premiers coup de lance d'un héros qui frappe deux hommes à-la-fois, et vous fait sourire de l'accident de sa force exagérée qui traverse neufs corps ensemble.

Combien je regrette que les bornes de cet article ne me permettent point de faire de longues citations qui prouveraient encore mieux que mes éloges avec qu'elle admirable flexibilité l'auteur des Etudes nous fait assister tour-à-tour aux entretiens naïfs du foyer, aux splendeurs des fêtes, aux terreurs des batailles, aux expériences du savant et aux veilles de l'amante. Parmi les pièces fugitives je pourrais faire remarquer une élégie charmante, intitulée La Lampe; mais La Lampe m'amènerait à parler du Rêve, et ce Rêve m'entrainerait au champ de ce fleuve dont les rives sont si belles, et les ondes si pures, que je ne sais si j'en voudrais revenir. Il faut donc m'arrêter ici malgré moi, et dire comme notre sage Montaigne aurait dit plus volontiers encore s'il eût pu tenir ces belles et excellentes poésies:

"Quant je veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser."

 

 

[Fußnote, S. *3]

(1) Deuxième édition, un vol. in 8o; chez Urbain Canel, rue des Fossés-Monmartre, no 7. Prix: 7 fr.   zurück

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

La Quotidienne.
1828, 29. November, S. *3-*4.

Gezeichnet: J.-B.-A. S.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).


La Quotidienne   online
URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32846953c/date

 

 

Kommentierte und kritische Ausgabe

 

 

Literatur: Vigny

Combe, Dominique: Vigny et le genre du "Poème philosophique" au xixe siècle. In: Fabula / Les colloques. Vigny poète (dir. Jean-Marc Hovasse, Henri Scepi, Sophie Vanden Abeele). 2024.
URL: http://www.fabula.org/colloques/document13041.php

Duff, David: Romanticism and the Uses of Genre. Oxford 2009.

Pearson, Roger: Unacknowledged Legislators. The Poet as Lawgiver in Post-Revolutionary France. Chateaubriand - Staël - Lamartine - Hugo - Vigny. Oxford 2016.

Pintiaux, Benjamin: Autour du Cinq-Mars. Vigny et le romantisme lyrique français. In: Alfred de Vigny et le romantisme. Hrsg. von Isabelle Hautbout. Paris 2016, S. 159-169.

Sabourin, Lise / Ledda, Sylvain (Hrsg.): Poétique de Vigny. Paris 2016.

 

 

Literatur: La Quotidienne

Kalifa, Dominique u.a. (Hrsg.): La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle. Paris 2011.

Thérenty, Marie-Ève: La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle. Paris 2007.

 

 

Edition
Lyriktheorie » R. Brandmeyer