Victor Hugo

 

 

Text
Editionsbericht
Literatur: Hugo
Literatur: Hugo-Rezeption
Literatur: Vorwort

 

Cromwell
Préface

[Auszug]

 

Partons d'un fait: la même nature de civilisation, ou, pour employer une expression plus précise, quoique plus étendue, la même société n'a pas toujours occupé la terre. Le genre humain dans son ensemble a grandi, s'est développé, a mûri comme un de nous. Il a été enfant, il a été homme; nous assistons maintenant à son imposante vieillesse. Avant l'époque que la société moderne a nommée antique, il existe une autre ère, que les anciens appelaient fabuleuse, et qu'il serait plus exact d'appeler primitive. Voilà donc trois grands ordres de choses successifs dans la civilisation, depuis son origine jusqu'à nos jours. Or, [IV] comme la poésie se superpose toujours à la société, nous allons essayer de démêler, d'après la forme de celle-ci, quel a dû être le caractère de l'autre, à ces trois grands âges du monde: les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes.

Aux temps primitifs, quand l'homme s'éveille dans un monde qui vient de naître, la poésie s'éveille avec lui. En présence des merveilles qui l'éblouissent et qui l'enivrent, sa première parole n'est qu'un hymne. Il touche encore de si près à Dieu que toutes ses méditations sont des extases, tous ses rêves des visions. Il s'épanche, il chante comme il respire. Sa lyre n'a que trois cordes. Dieu, l'ame, la création; mais ce triple mystère enveloppe tout, mais cette triple idée comprend tout. La terre est encore à peu près déserte. Il y a des familles, et pas de peuples; des pères, et pas de rois. Chaque race existe à l'aise; point de propriété, point de loi, point de froissemens, point de guerres. Tout est à chacun et à tous. La société est une communauté. Rien n'y gêne l'homme. Il mène cette vie pastorale et nomade par laquelle commencent toutes les civilisations, et qui est si propice aux contemplations solitaires, aux capricieuses rêveries. Il se laisse faire, il se laisse aller. Sa pensée, comme sa vie, ressemble au nuage qui change de forme et de route, selon le vent qui le pousse. Voilà le premier homme, voilà le premier poëte. Il est jeune, il est lyrique. La prière est toute sa religion: l'Ode est toute sa poésie.

Ce poëme, cette ode des temps primitifs, c'est la Genèse.

Peu à peu cependant cette adolescence du monde s'en va. Toutes les sphères s'agrandissent; la famille devient tribu, la tribu devient nation. Chacun de ces groupes d'hommes se parque autour d'un centre commun, et voilà les royaumes. L'instinct social succède à l'instinct nomade. [V] Le camp fait place à la cité, la tente au palais, l'arche au temple. Les chefs de ces naissans États sont bien encore pasteurs, mais pasteurs de peuples; leur bâton pastoral a déjà forme de sceptre. Tout s'arrête et se fixe. La religion prend une forme; les rites règlent la prière; le dogme vient encadrer le culte. Ainsi le prêtre et le roi se partagent la paternité du peuple; ainsi à la communauté patriarchale succède la société théocratique.

Cependant les nations commencent à être trop serrées sur le globe. Elles se gênent et se froissent; de-là les chocs d'empires, la guerre. Elles débordent les unes sur les autres; de-là les migrations de peuples, les voyages. La poésie reflète ces grands événemens; des idées elle passe aux choses. Elle chante les siècles, les peuples, les empires. Elle devient épique, elle enfante Homère.

 

[...]

 

[XX] Ainsi, pour résumer rapidement les faits que nous avons observés jusqu'ici, la poésie a trois âges, dont chacun correspond à une époque de la société: l'ode, l'épopée, le drame. Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques. L'ode chante l'éternité, l'épopée solennise l'histoire, le drame peint la vie. Le caractère de la première poésie est la naïveté, le caractère de la seconde est la simplicité, le caractère de la troisième, la vérité. Les rapsodes marquent [XXI] la transition des poëtes lyriques aux poëtes épiques, comme les romanciers des poëtes épiques aux poëtes dramatiques. Les historiens naissent avec la seconde époque; les chroniqueurs et les critiques avec la troisième. Les personnages de l'ode sont des colosses: Adam, Caïn, Noé; ceux de l'épopée sont des géants: Achille, Atrée, Oreste; ceux du drame sont des hommes: Hamlet, Macbeth, Othello. L'ode vit de l'idéal, l'épopée du grandiose, le drame du réel. Enfin, cette triple poésie découle de trois grandes sources: la Bible, Homère, Shakespeare.

Telles sont donc, et nous nous bornons en cela à relever un résultat, les diverses physionomies de la pensée aux différentes ères de l'homme et de la société. Voilà ses trois visages, de jeunesse, de virilité et de vieillesse. Qu'on examine une littérature en particulier, ou toutes les littératures en masse, on arrivera toujours au même fait: les poëtes lyriques avant les poëtes épiques, les poëtes épiques avant les poëtes dramatiques. En France, Malherbe avant Chapelain, Chapelain avant Corneille; dans l'ancienne Grèce, Orphée avant Homère, Homère avant Eschyle; dans le livre primitif, la Genèse avant les Rois, les Rois avant Job; ou, pour reprendre cette grande échelle de toutes les poésies que nous parcourions tout à l'heure, la Bible avant l'Iliade, l'Iliade avant Shakespeare.

La société, en effet, commence par chanter ce qu'elle rêve, puis raconte ce qu'elle fait, et enfin se met à peindre ce qu'elle pense. C'est, disons-le en passant, pour cette dernière raison que le drame, unissant les qualités les plus opposées, peut être tout à la fois plein de profondeur et plein de relief, philosophique et pittoresque.

Il serait conséquent d'ajouter ici que tout dans la nature et dans la vie passe par ces trois phases, du lyrique, de l'é[XXII]pique et du dramatique, parce que tout naît, agit et meurt. S'il n'était pas ridicule de mêler les fantasques rapprochements de l'imagination aux déductions sévères du raisonnement, un poëte pourrait dire que le lever du soleil, par exemple, est un hymne, son midi une éclatante épopée, son coucher un sombre drame où luttent le jour et la nuit, la vie et la mort. Mais ce serait là de la poésie, de la folie peut-être; et qu'est-ce que cela prouve?

Tenons-nous-en aux faits rassemblés plus haut: complétons-les d'ailleurs par une observation importante. C'est que nous n'avons aucunement prétendu assigner aux trois époques de la poésie un domaine exclusif, mais seulement fixer leur caractère dominant. La Bible, ce divin monument lyrique, renferme, comme nous l'indiquions tout à l'heure, une épopée et un drame en germe, les Rois et Job. On sent dans tous les poëmes homériques un reste de poésie lyrique et un commencement de poésie dramatique. L'ode et le drame se croisent dans l'épopée. Il y a de tout dans tout; seulement il existe dans chaque chose un élément générateur auquel se subordonnent tous les autres, et qui impose à l'ensemble son caractère propre.

Le drame est la poésie complète. L'ode et l'épopée ne le contiennent qu'en germe; il les contient l'une et l'autre en développement; il les résume et les enserre toutes deux. Certes, celui qui a dit: Les Français n'ont pas la tête épique, a dit une chose juste et fine; si même il eût dit les modernes, le mot spirituel eût été un mot profond. Il est incontestable cependant qu'il y a surtout du génie épique dans cette prodigieuse Athalie, si haute et si simplement sublime que le siècle royal ne l'a pu comprendre. Il est certain encore que la série des drames-chroniques de Shakespeare présente un grand aspect d'épopée. Mais c'est surtout la poésie lyrique qui sied au drame; elle ne le gêne [XXIII] jamais, se plie à tous ses caprices, se joue sous toutes ses formes, tantôt sublime dans Ariel, tantôt grotesque dans Caliban. Notre époque, dramatique avant tout, est par cela même éminemment lyrique. C'est qu'il y a plus d'un rapport entre le commencement et la fin; le coucher du soleil a quelques traits de son lever; le vieillard redevient enfant. Mais cette dernière enfance ne ressemble pas à la première; elle est aussi triste que l'autre était joyeuse. Il en est de même de la poésie lyrique. Éblouissante, rêveuse à l'aurore des peuples, elle reparaît sombre et pensive à leur déclin. La Bible s'ouvre riante avec la Genèse, et se ferme sur la menaçante Apocalypse. L'ode moderne est toujours inspirée, mais n'est plus ignorante. Elle médite plus qu'elle ne contemple; sa rêverie est mélancolie. On voit, à ses enfantements, que cette muse s'est accouplée au drame.

Pour rendre sensibles par une image les idées que nous venons d'aventurer, nous comparerions la poésie lyrique primitive à un lac paisible qui reflète les nuages et les étoiles du ciel; l'épopée est le fleuve qui en découle et court, en réfléchissant ses rives, forêts, campagnes et cités, se jeter dans l'océan du drame. Enfin, comme le lac, le drame réfléchit le ciel; comme le fleuve, il réfléchit ses rives; mais seul il a des abîmes et des tempêtes.

C'est donc au drame que tout vient aboutir dans la poésie moderne. Le Paradis perdu est un drame avant d'être une épopée. C'est, on le sait, sous la première de ces formes qu'il s'était présenté d'abord à l'imagination du poëte, et qu'il reste toujours imprimé dans la mémoire du lecteur, tant l'ancienne charpente dramatique est encore saillante sous l'édifice épique de Milton! Lorsque Dante Alighieri a terminé son redoutable Enfer, qu'il en a refermé les portes, et qu'il ne lui reste plus qu'à nommer son œuvre, l'instinct de son génie lui fait voir que ce [XXIV] poëme multiforme est une émanation du drame, non de l'épopée; et sur le frontispice du gigantesque monument, il écrit de sa plume de bronze: Divina Commedia.

On voit donc que les deux seuls poëtes des temps modernes qui soient de la taille de Shakespeare se rallient à son unité. Ils concourent avec lui à empreindre de la teinte dramatique toute notre poésie; ils sont comme lui mêlés de grotesque et de sublime; et loin de tirer à eux dans ce grand ensemble littéraire qui s'appuie sur Shakespeare, Dante et Milton sont en quelque sorte les deux arcs-boutants de l'édifice dont il est le pilier central, les contre-forts de la voûte dont il est la clef.

Qu'on nous permette de reprendre ici quelques idées déjà énoncées, mais sur lesquelles il faut insister. Nous y sommes arrivé, maintenant il faut que nous en repartions.

Du jour où le christianisme a dit à l'homme: "Tu es double, tu es composé de deux êtres, l'un périssable, l'autre immortel, l'un charnel, l'autre éthéré, l'un enchaîné par les appétits, les besoins et les passions, l'autre emporté sur les ailes de l'enthousiasme et de la rêverie, celui-ci enfin toujours courbé vers la terre, sa mère, celui-là sans cesse élancé vers le ciel, sa patrie;" de ce jour le drame a été créé. Est-ce autre chose en effet que ce contraste de tous les jours, que cette lutte de tous les instants entre deux principes opposés qui sont toujours en présence dans la vie, et qui se disputent l'homme depuis le berceau jusqu'à la tombe?

La poésie née du christianisme, la poésie de notre temps est donc le drame; le caractère du drame est le réel; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l'harmonie des contraires. Puis, il est temps de le dire hautement, et c'est [XXV] ici surtout que les exceptions confirmeraient la règle, tout ce qui est dans la nature est dans l'art

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Victor Hugo: Cromwell. Drame.
Paris: Dupont 1828, S. I-LXIV.

Unser Auszug: S. III-V u. XX-XXV.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).

URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626458j
URL: https://mdz-nbn-resolving.de/bsb10092425

 

 

Kommentierte Ausgabe

 

Übersetzung

 

 

 

Literatur: Hugo

Asholt, Wolfgang: Spuren der "Querelle" in der frühen Romantik und in der "Préface de "Cromwell". In: La "Querelle des Anciens et des Modernes" dans la France du XIXe siècle. / Zur "Querelle des Anciens et des Modernes" im 19. Jahrhundert in Frankreich. Hrsg. von Virginie Pektas u. Christoph Strosetzki. Berlin u. Boston 2025, S. 203-214.

Bamberg, Claudia / Henzel, Katrin (Hrsg.): August Wilhelm Schlegels Modellierung von Literaturgeschichte. Berlin 2023.

Brandmeyer, Rudolf: Poetiken der Lyrik: Von der Normpoetik zur Autorenpoetik. In: Handbuch Lyrik. Theorie, Analyse, Geschichte. Hrsg. von Dieter Lamping. 2. Aufl. Stuttgart 2016, S. 2-15.

Duff, David: Romanticism and the Uses of Genre. Oxford 2009.

Ernst, Anja / Geyer, Paul (Hrsg.): Die Romantik. Ein Gründungsmythos der europäischen Moderne. Göttingen 2010.

Fuller, David: Shakespeare and the Romantics. Oxford 2021.

Génetiot, Alain: Le classicisme. Paris 2005.
S. 26-35: L'invention romantique du classicisme.

Huet-Brichard, Marie-Catherine: Préfaces hugoliennes: le lieu de l'utopie. In: Les textes liminaires. Hrsg. von Patrick Marot. Toulouse 2010, S. 127-141.

Jarrety, Michel: La critique littéraire en France. Histoire et méthodes (1800-2000). Paris 2016.

Kablitz, Andreas: Literaturwissenschaft als Provokation der Literaturgeschichte. Überlegungen zum Konzept des 'Historischen' in der Literaturgeschichte des 19. Jahrhunderts (am Beispiel von Hugos Préface de Cromwell und Francesco de Sanctis' Storia della letteratura italiana). In: Poetica 35 (2003), S. 91-122.

Loiseleur, Aurélie: La préface ou le travail du temps. In: Revue des Sciences Humaines 295 (2009), S. 55-65.

Millet, Claude / Charles, David (Hrsg.): Dictionnaire Victor Hugo. Paris 2023.

Miernowski, Jan (Hrsg.): Le Sublime et le grotesque. Genève 2014.

Naugrette, Florence: Publier Cromwell et sa préface. Une provocation fondatrice. In: Impossibles théâtres, XIXe-XXe siècles. Hrsg. von Bernadette Bost u.a. Chambéry 2005, S. 26-41.

Peyrache-Leborgne, Dominique: Hugo, le grotesque et l'arabesque. In: Romantismes, l'esthétique en acte. Hrsg. von Jean-Louis Cabanès. Nabterre 2009, S. 109-122.
URL: https://books.openedition.org/pupo/1524

Saminadayar-Perrin, Corinne: Qu'est-ce qu'un événement littéraire au XIXe siècle? Saint-Étienne 2008.
URL: https://books.openedition.org/puse/2725?lang=fr

Stein, Marieke (Hrsg.): Hugo journaliste. Articles et chroniques. Paris 2014 (= GF, 1530).

Steinby, Liisa: Herder, Friedrich Schlegel und die Entstehung der geschichtsphilosophischen Gattungspoetik. In: Herder und das 19. Jahrhundert / Herder and the Nineteenth Century. Beiträge zur Konferenz der Internationalen Herder-Gesellschaft, Turku 2018. Hrsg. von Liisa Steinby. Heidelberg 2020, S. 93-117.

Vaillant, Alain: L'Art de la littérature. Romantisme et modernité. Paris 2016 (= Études romantiques et dix-neuviémistes, 60).

Vincent, Patrick (Hrsg.): The Cambridge History of European Romantic Literature. Cambridge 2023.

 

 

Literatur: Hugo-Rezeption

Bierwirth, Sabine: Deutscher Vormärz und westeuropäische Romantik. Heinrich Heine und Victor Hugo. In: Romantik und Vormärz. Zur Archäologie literarischer Kommunikation in der ersten Hälfte des 19. Jahrhunderts. Hrsg. von Wolfgang Bunzel u.a. Bielefeld 2003, S. 275-291.

Brahamcha-Marin, Jordi: La réception critique de la poésie de Victor Hugo en France (1914-1944). Rennes 2025.

Franz, Hertha: Einige deutsche Defizite in der Rezeption Victor Hugos. In: Archiv für das Studium der Neueren Sprachen und Literaturen 159.1 (2007), S. 40-56.

Giraud, Agathe: The Premiere of Victor Hugo's Les Burgraves (7th of March 1843) and the Narrative Construction of Its Reception. In: Interdisciplinary Literary Studies. A Journal of Criticism and Theory 24.2 (2022), S. 232-253.

Grossman, Kathryn M. / Stephens, Bradley (Hrsg.): Les Misérables and Its Afterlives. Between Page, Stage, and Screen. Farnham 2015.

Hamilton, Paul (Hrsg.): The Oxford Handbook of European Romanticism. Oxford 2019.

Le Rider, Jacques: Nietzsche et Victor Hugo. In: Romantisme 132 (2006), S. 11-20.

Mayaux, Catherine (Hrsg.): La réception de Victor Hugo au XXe siècle. Actes du colloque international de Besançon. Lausanne 2004.

Picard, Sophie: Klassikerfeiern. Permanenz und Polyfunktionalität Beethovens, Goethes und Victor Hugos im 20. Jahrhundert. Bielefeld 2022.

Vincent, Patrick (Hrsg.): The Cambridge History of European Romantic Literature. Cambridge 2023.

Wilhelm, Frank (Hrsg.): Actualité[s] de Victor Hugo. Actes du colloque de Luxembourg-Vianden, 8-11 novembre 2002. Paris 2005.

 

 

Edition
Lyriktheorie » R. Brandmeyer