Charles de Rémusat

 

 

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Editionsbericht
Literatur: Rémusat
Literatur: Le Globe

 

De l'état de la Poésie française.

 

      (Ier article.)      

 

Il y a quelques années que l'Académie française offrit sa médaille et sa couronne à celui qui déterminerait les vrais caractères du génie poétique. Le travail demandé n'allait à rien moins qu'à définir la nature, les droits et les limites respectives de la critique et de la poésie: c'est dire qu'il s'agissait de la littérature tout entière. Le talent en effet, dans les ouvrages d'esprit, ne fait que l'une de ces deux choses, créer ou juger. Il crée, c'est-à-dire qu'il donne l'être à des sentiments, à des objets, à des hommes imaginaires; qu'en un mot il reproduit la nature après l'avoir contemplée, et rivalise avec elle en l'imitant. Il juge, c'est-à-dire qu'il observe encore la nature et réfléchit sur ses observations, pour expliquer les causes et reconnaître les lois. Il fait sentir ou il fait penser; il est donc poétique ou critique: tous les genres intermédiaires ne sont que des mélanges divers de critique et de poésie, de jugement et d'invention.

Tel nous semble le point de vue le plus général, et par conséquent le plus philosophique de la question posée par l'académie; mais ce n'était pas apparemment celui que, dans sa pensée, elle recommandait aux concurrents; car, dès qu'elle s'est aperçue qu'on avait pu la soupçonner d'avoir provoqué la solution d'une question sérieuse, elle s'est à moitié repentie, à moitié scandalisée; son secrétaire perpétuel a confessé humblement les vices d'un programme équivoque, qui avait paru demander une dissertation au lieu d'un discours; et pour compléter sa justification, le docte aréopage a couronné une déclamation bien écrite, mais purement académique dans toute la force ou plutôt dans toute la vanité de l'expression.

Ainsi, la vraie nature de la poésie reste à connaître. La question qui semble particulière, mais qui touche de si près à la question générale, celle de savoir s'il n'y a de poésie qu'en vers, demeure entière, comme on dit à la tribune; et [285] ceux qui pensent que c'est là un sujet qui exige plus de sagacité que d'élégance, et plus d'idées que de périodes, sont encore à temps pour rechercher les caractères du génie poétique, soit dans les ouvrages qu'il inspira, soit dans les facultés mêmes de l'homme; car tout problème de ce genre peut se résoudre par la critique littéraire ou par la critique métaphysique, par l'étude des modèles ou celle de l'esprit humain. Seulement la critique est arbitraire et superficielle, lorsque, négligeant notre nature intellectuelle et morale, et bornée à l'examen des compositions connues, elle les considère en elles-mêmes sans les rapporter à leur source, comme des effets abandonnés de leur cause; elle est obscure et vague, lorsque, purement spéculative, elle omet les exemples pour se concentrer dans l'étude souvent stérile des facultés créatrices ou du sentiment du beau. C'est le double écueil de la Rhétorique des Français et de l'Esthétique des Allemands.

On ne prétend point ici répondre tardivement à l'appel de l'académie; on n'essaiera pas même de caractériser la poésie française en particulier: on risquerait ainsi de rentrer sans le vouloir dans les questions générales. On ne veut qu'offrir quelques réflexions simples et pratiques aux méditations de nos poëtes, ou plutôt de nos jeunes poëtes. Qu'ils nous pardonnent nos raisonnements un peu froids; qu'ils nous pardonnent d'imiter ce personnage d'une pierre antique, qui pèse une lyre dans une balance.

Commençons par une idée qu'ils ne contesteront pas, car elle traîne dans toutes les odes: c'est que la source de toute beauté durable en poésie, c'est l'inspiration. Soit que vous retraciez les merveilles du ciel ou de la terre, soit que vous prêtiez un langage harmonieux au récit ou aux passions, ravi dans les sublimités du dithyrambe, ou descendu sur l'humble terrain de l'epître, soyez inspiré, et vos vers auront un avenir. Mais c'est un mot bien vague que l'inspiration. Consiste-t-elle dans l'absence de toute raison et de toute mesure, ou dans le commerce avec des êtres surnaturels, un démon, une muse, un dieu? Suffit-il pour être inspiré de s'écrier, Ou suis-je? de se croire dans les nuages et de se donner des ailes de feu? Non sans doute; et réclamer l'inspiration pour tous les genres, même descriptif ou didactique, c'est déjà ne la point borner à cet enthousiasme vrai ou faux, source mystérieuse ou principal lieu commun de la poésie lyrique. L'inspiration est quelque chose de plus simple et de plus universel: c'est cette disposition, habituelle pour quelques uns, accidentelle pour la plupart, où nous jettent nos sentiments et nos sensations, et qui devient comme un besoin de les exprimer et de les répandre; c'est un désir involontaire qui entraîne celui qui l'éprouve; c'est une sollicitation secrète dont le motif lui échappe: par elle, il compose avec un tel goût, qu'il ne se croit plus maître de s'en défendre. Il se sent porté à écrire, comme nous le sommes si souvent à agir ou à parler, par un penchant spontané et qui semble irrésistible; ce n'est point un parti qu'il prend, mais un instinct qu'il suit. Il n'est pourtant pas hors de lui-même; car, dans la crise d'une passion aiguë, que deviendrait la liberté d'esprit nécessaire à l'art? Aussi est-ce plutôt encore le souvenir de ses émotions que ses émotions actuelles qu'il doit décrire ou chanter. Il est vrai que les individus diffèrent en cela: chez la plupart, la sensibilité est trop vive dans les premiers moments pour faire place au talent; chez quelques-uns, ce n'est que par la durée qu'elle devient au contraire assez vive pour devenir poétique; chez d'autres enfin, la sensibilité et l'imagination sont contemporaines et se provoquent l'une l'autre: ceux-ci sont en tout genre des improvisateurs. Ce que je dis des sentiments peut se dire des sensations et des idées: il faut aussi qu'elles nous frappent assez puissamment pour nous faire une loi de les reproduire; alors seulement on écrit avec attrait, avec âme, avec chaleur, et le style, les vers mêmes, font l'illusion d'un langage improvisé. C'est alors qu'on est en droit de se dire inspiré: nous voyons que l'inspiration est bien près de se confondre avec le naturel.

L'inspiration est difficile à feindre; il est rare qu'un auteur s'y trompe et ne la reconnaisse pas à ce qu'il éprouve; il est plus rare encore que le lecteur s'y méprenne et ne la retrouve pas dans l'impression qu'il reçoit. L'inspiration seule ne donne pas le talent, mais le talent n'a toute sa valeur et tout son éclat que lorsqu'elle l'accompagne: c'est quand il ne sert qu'à traduire, en l'embellissant, une affection réelle, un mouvement vrai, qu'il entraîne ou captive; écrire. sous l'influence d'une telle disposition, c'est être soi-même, c'est obéir à sa nature, et non pas faire un métier ni calculer un effet. La différence peut se démontrer par les exemples. Voyez l'auteur des Messéniennes: il est assurément aussi habile écrivain aujourd'hui qu'il y a dix ans; comparez cependant son élégie sur la bataille de Waterloo à celle sur la mort de Lord Byron. Les vers sont au moins aussi bien faits, le talent est le même; mais vous sentez qu'il a composé l'une en présence des baïonnettes de l'Europe, et sous le poids de la tristesse et du courroux d'un citoyen; tandis qu'étranger au destin comme aux pensées du poëte anglais, il a choisi sa mort comme un sujet de circonstance, mais sans entraînement, sans sympathie; et l'on dirait que la vie entière, que l'âme de Byron sont restées pour lui comme une grande énigme qu'il a chantée sans la comprendre.

Cette puissance de l'inspiration se montre dans la tragédie comme dans l'élégie; elle se prouve par la verve d'une épigramme comme par la chaleur d'une description. C'est cette influence secrète, cet ascendant malin qui poussait Boileau à faire des satires; c'est proprement ce charme qui induisait La Fontaine à raconter des fables. Elle ne suppose pas toujours dans celui qui la ressent un esprit bien sérieux, ni une sensibilité bien profonde; elle peut indiquer uniquement qu'il est mobile. Qui la connut mieux que Voltaire, cette créature si légère, mais si vive, et que notre siècle un peu lourd juge avec tant d'aveuglement et de dédain? C'est lui qui semble jamais n'écrire de sang-froid; Il a le diable au corps, comme il le dit lui-mêine. Est Deus in nobis, disaient les poëtes de l'antiquité: qui croirait que c'est la même idée?

Ces réflexions n'auraient ni utilité ni nouveauté, si l'on n'en faisait valoir les véritables conséquences. Ces conséquences ne frappent point généralement: de la nécessité de l'inspiration, on ne conclut qu'une chose, c'est qu'il faut la chercher dans les grands maîtres. Ainsi, en lisant des vers harmonieux, en se procurant cette sensation douce et vague que donne le beau poétique, les jeunes écrivains se jettent dans une sorte d'émotion préméditée qu'ils essaient de reproduire en composant à leur tour; ils s'animent ainsi par imitation, et prennent pour l'inspiration du créateur celle qui suffirait au traducteur. Le choix de leurs lectures détermine seul le caractère de leur poésie: purs s'ils ont lu Racine, confus s'ils ont lu Schiller, ils empruntent tout, le genre, la manière, le ton; ce sont des peintres qui copient très bien un tableau, qui composent même, si l'on veut, d'admirables pastiches, mais qui jamais n'ont su prendre la nature même pour modèle et la rendre par l'idéal. Ainsi la pensée première de la plupart de nos poëtes est au fond un plagiat.

Ce procédé n'empêche pas de produire des ouvrages de grand mérite, mais il est directement opposé à toute originalité; il est le fléau de notre littérature, dont la prétendue décadence n'est due qu'à sa servilité: car tout le monde sent que le talent ne peut être une tradition, qu'il recommence sans cesse et ne se perpétue pas comme une doctrine. Partis d'une idée contraire, nos poëtes ne savent effacer la trace du péché originel de l'esprit d'imitation, qu'en outrant la manière de leur modèle, qu'en dissimulant leur larcin par les formes de l'expression. Ils combinent laborieusement un langage qui du moins leur appartient par l'étrangeté, et ne réussissent à s'approprier leur ouvrage qu'à force d'affectation; semblables à ces jeunes gens frivoles qui, faute de parvenir à se donner des manières distinguées, se dédommagent en se singularisant par le costume.

[286] Sans doute le poëte ne doit pas négliger les monuments de ses devanciers; mais il ne doit guère les étudier que pour s'initier à l'art du style et de la versification. Une fois cette étude terminée, il lira les poëtes comme tout le monde, pour se divertir, et se gardera de prendre l'impression passive, qui n'est qu'un reflet de l'inspiration d'autrui, pour l'inspiration créatrice, le signe et l'appui du génie. A la réalité seule il est donné de la produire; la nature est cette source intarissable, cette divine Castalie que la fable ouvrait au poëte. Ce qu'il voit et ce qu'il sent, les événements de son siècle ou de sa destinée, le spectacle des lieux et des mœurs, voilà la matière ou du moins l'occasion de l'inspiration poétique. L'observation enrichit et vivifie l'imagination tout autrement que la lecture. Il faut se défier de ce conseil rebattu dont on poursuit les commençants: "Enfermez-vous avec vos livres, méditez-les sans cesse; étudiez incessamment les grands maîtres, et vous les égalerez." Dites qu'ils les copieront, et voilà tout. Nous leur dirons au contraire: "Vivez et sentez-vous vivre, plongez-vous dans le monde, apprenez à connaître les hommes en les pratiquant; jugez-vous par vos impressions; passionnez-vous aux grandes scènes de la vie, de la politique, de la nature, et reportez ensuite dans vos conceptions les conquêtes de l'expérience. Voyez les objets pour les peindre, au lieu de les chercher dans les tableaux: ce serait rabaisser votre mission, restreindre vos droits; ce serait imiter le frelon qui dérobe le miel qu'il ne sait pas faire, et non l'abeille que Platon vous donne pour emblème, l'abeille qui ne vole point le miel, mais les fleurs, et qui, industrieuse et féconde, ne tient l'art que d'elle-même et n'emprunte qu'à la nature. N'allez pas craindre que vos forces se consument dans les voyages, les passions, les affaires: si vous êtes nés poëtes, au milieu des affaires, au cœur des passions, dans le cours des voyages, il veille au-dedans de vous une faculté clairvoyante et libre, qui plane au-dessus de vos propres impressions pour les reconnaître et les rendre. Votre imagination, plus impartiale que vous-mêmes, vous contemple à votre insu; c'est la muse que le ciel a mise dans votre sein; c'est comme une autre conscience qui du fond de votre esprit prononce sur le beau, ainsi qu'en dépit du cri des passions la conscience morale prononce sur le bien. Ne redoutez point la vie active; le génie s'isole au milieu du monde; il chante l'ivresse parmi les festins, les combats dans la mêlée, et domine les convives et les guerriers. Sentez donc pour être vrais; soyez hommes avant d'être poëtes."

Ce n'est pas que toute étude soit interdite aux hommes d'imagination, et qu'ils doivent ne chanter que ce qu'ils ont vu. Ce serait faire injustice à l'imagination même: moins bornée que l'expérience, elle ne demande pas seulement à celle-ci des souvenirs à retracer, mais encore des exemples qu'elle puisse imiter, des objets de comparaison qui l'aident à deviner ce qui est loin d'elle, à supposer ce qu'elle ne connaît pas. Il est d'ailleurs des études qui équivalent à la réalité. Les sciences, l'histoire, les relations de voyages, les recherches philosophiques, servent utilement le poëte: ce sont presque les choses mêmes; ce sont encore des sujets et des modèles naturels. S'il fallait choisir un excès, on devrait plus attendre de celui qui, après avoir une fois étudié Racine pour apprendre à écrire, ne consulterait plus que les livres du savant ou de l'érudit, que de celui qui n'aurait lu que des vers; et il y a beaucoup de poëtes qui n'ont pas lu autre chose. Cependant, je le demande, Ville-Hardoin n'enseigne-t-il pas mieux à chanter les croisades que le Tasse? La chevalerie n'apparaît-elle pas plus vivante et plus poétique dans Froissart que dans Adélaïde ou Tancrède? et, pour célébrer dignement la Grèce, et ses malheurs, et sa vengeance, qui vous inspirera mieux, de l'étude des chants de Tyrthée, ou de la simple lecture d'un journal où sont racontés les exploits de Canaris et le désastre de Psara?

Ces idées ne semblent pas présentes à l'esprit de tous ceux qui font l'espoir des muses françaises; ils sont en général trop littérateurs, c'est-à-dire trop étrangers au monde réel. Presque tous copient, et les plus hardis se bornent à chercher de nouveaux modèles, en substituant une école à une autre, et l'Allemagne à la France. Le temps presse de les rappeler tous à la vérité même: cela semble étrange à dire, mais, comme la raison, la poésie sort des faits. La connaissance de la nature, de la vie, de soi-même, voilà la source de la véritable inspiration et de l'imitation originale.

Nous continuerons le développement de ces idées, en les appliquant aux ouvrages et au talent de nos trois premiers poëtes, MM. de Lamartine, de Bérenger, et Casimir Delavigne.

 

      IIe article.)      

 

      M. Casimir Delavigne.      

 

[332] De toutes les classifications auxquelles on a tenté de soumettre les divers genres de poésie, celle qui semble la plus générale et la plus juste est due, si je ne me trompe, au savant traducteur des chants populaires de la Grèce moderne. Selon lui, le poëte ne peut que raconter une action qui lui est étrangère, ou mettre en scène des personnages auxquels il prête sa voix, ou enfin parler en son nom et s'abandonner à ses sentiments et à ses pensées: en un mot la poésie est épique, dramatique, ou lyrique.

En France, la poésie épique est à naître, ou peu s'en faut, dans le genre sérieux. C'est presque une question que de savoir si notre langue peut, avec noblesse et facilité, se prêter au récit en vers: j'entends au récit vrai, animé, exact, et non pas à cette narration vague et invraisemblable qui glace une ou deux scènes de quelques unes de nos plus belles tragédies. Il est du moins certain qu'un poëme intéressant par une action vivement racontée serait la plus grande nouveauté de notre littérature. Il nous manque la poésie d'histoire, pour parler comme les peintres.

C'est la poésie dramatique qui fait notre orgueil; et quoique le temps soit venu de changer les formes de notre théâtre, et d'abandonner les conventions honorées jusqu'ici du nom de règles, il est utile et glorieux que l'école de nos grands tragiques ait existé: c'est un genre de plus, et les étrangers ont eu le bon esprit de nous l'emprunter, sans renoncer au leur. Seulement il est évident que le moyen de se montrer original est de faire autre chose que les inventeurs, et de les imiter dans l'esprit d'entreprise qui les animait, non dans les ouvrages que cet esprit a produits. Par malheur nos meilleures tragédies contemporaines se distinguent encore bien faiblement des tragédies passées; les auteurs, en les composant, n'ont point été eux-mêmes; ils se sont gardés de viser à la nouveauté; ils ont suivi les grands maîtres, au lieu d'aspirer à les remplacer; et leurs ouvrages, utiles peut-être à leur gloire, ne sont rien pour l'avenir de notre littérature: ceux qui imitent ne font point école.

On pourrait dire que le poëte ne se met tout entier que dans la poésie lyrique; c'est dans celle-ci qu'il est chose légère, qu'il vole çà et là et se pose en tous lieux. Permis à lui de [333] décrire, de raconter, de rêver, pourvu que tôt ou tard il revienne en scène, et que le tissu de ses vers, comme un voile transparent, laisse percer les mouvements et les passions de son âme. La poésie lyrique sort de la pensée, tout empreinte du sentiment de celui qui l'a conçue, pour se porter successivement sur tous les objets. Monotone ou variée, détaillée ou vague, intime ou extérieure, elle a tous les caractères comme l'homme même; elle est universelle comme le monde; elle exprime toutes les impressions en présence de tous les spectacles.

Une telle poésie doit plaire à notre âge. En reproduisant des émotions personnelles, elle satisfait à ce besoin du naturel et du vrai, goût dominant de l'époque; et par son caractère de généralité, douée de la rapidité vagabonde de la pensée et même de la rêverie, elle répond singulièrement à cette disposition de doute et de contemplation où nous jettent les doctrines et les événements du siècle. L'univers et un seul homme, l'infini et l'individu, tel est le contraste qui fait le fond de la poésie lyrique comme de la pensée humaine.

Trois poëtes se sont distingués parmi nous à des titres bien divers, et tous se sont exercés dans ce genre, le plus illimité de tous; trois poëtes, car je ne veux point nommer M. Lebrun: tant que la tragédie du Cid et le poëme de la Grèce ne sont point connus, je ne saurais parler de lui dignement, sans devancer le public. L'un de ces trois rivaux, frappé surtout de la destinée générale de l'homme, préoccupé de ces questions mystérieuses que peuvent avec un droit presque égal aborder l'imagination et la raison, et dont la préoccupation mélancolique se mêle aisément aux sentiments les plus intimes mais les plus inexpliqués du cœur, n'a chanté que ses rêveries et ses affections, la vie, la mort, la divinité, l'amour, la douleur. L'autre, moins étranger aux choses positives, et plus touché de l'histoire des nations que du sort de l'homme, a réservé sa sensibilité et son imagination pour ces grands événements tout mondains par leurs apparences, et qui n'ont de divin que la loi secrète dont ils sont le visible accomplissement; il a célébré la victoire, la défaite, la liberté, la patrie. Un autre enfin, rêveur moins vague que le premier, et plus sensible que le second, accessible à tous les sentiments comme à toutes les idées, interrogeant ses sens et sa raison, ses préjugés et ses lumières, ses passions et ses vertus, a su tour à tour soupirer avec le malheur, s'indigner avec la haine, s'étourdir avec la joie, se résigner avec la philosophie. De là trois genres de poëme lyrique: la Méditation de M. de Lamartine, la Messénienne de M. Delavigne, et la Chanson telle que l'a refaite M. de Béranger.

L'auteur des Messéniennes est celui peut-être qui promet le plus à l'avenir, précisément parcequ'il n'a point un genre à lui, et semble chercher encore sa mission. Quoique moins original que les deux autres, son talent est si pur et si étendu qu'il peut se prêter avec plus de succès et de facilité à l'innovation, dès que son esprit osera la concevoir; il parle naturellement en vers, et nul don n'est plus rare. Tour à tour éloquent ou raisonneur, simple ou orné, moqueur ou passionné, le langage est pour lui un instrument qu'il plie à son gré et qui ne gêne aucun de ses mouvements; il est du petit nombre de ces écrivains dont l'allure est tellement aisée, qu'ils n'ont pas l'air d'écrire, et qu'on est, en les lisant, tenté de supposer que chaque vers était à la fois l'unique moyen possible et cependant le premier moyen venu de rendre leur pensée. Un tel talent est déjà une donnée inestimable pour s'ouvrir une nouvelle voie: car les novateurs ont aujourd'hui besoin d'être plus purs que les imitateurs, au jugement de la critique; il faut une exécution irréprochable pour justifier une invention hardie.

On accuse M. Casimir Delavigne de n'avoir pas élevé ses pensées au niveau de son talent. Trop souvent en effet il s'est borné à mettre admirablement en œuvre des idées communes; je n'entends point par là des idées populaires, car elles rendraient sa poésie vraie et neuve, mais de ces idées prévues du lecteur, qui ne caractérisent ni l'auteur ni le sujet. Sans doute c'est une belle inspiration que celle de la Messénienne. L'élégie politique est, un poëme qui devait prendre naissance dans notre siècle, fécond en grandes adversités, et dont les prospérités mêmes ont été tristes, puisque la gloire et la liberté, toujours passagères, y furent toujours sanglantes. Dictées en général par un sentiment profond, les Messéniennes sont souvent semées d'images ou de pensées qui ne peuvent appartenir qu'à un homme de notre temps et de notre pays; témoins Waterloo, Parthenope et Napoléon. Mais toutes n'ont pas la même vérité, la même propriété; et les chansons grecques nous ont révélé, par exemple, combien, avec leur riche poésie et leur habile versification, les Messéniennes sur la Grèce manquaient de vérité locale, pour les sentiments comme pour les images; elles respirent l'exaltation classique d'un étudiant de l'université, mais non l'enthousiasme naïf du matelot d'Hydra ou du klephte de Souli. Cet exemple suffit pour faire comprendre la différence de la poésie qui naît de la littérature à celle qui s'inspire par la réalité.

M. Delavigne doit sentir mieux que nous cette distinction, s'il compare ce qu'il éprouve quand il fait des vers de métier ou des vers d'inspiration; nous en appelons à son sentiment intime. Est-il le même lorsqu'il arrange des vers ingénieux pour le théâtre du Havre, lorsqu'il combine des images mythologiques sur des statues brisées, ou bien lorsqu'il laisse échapper l'épilogue de la cinquième ou de la neuvième Messénienne, lorsqu'il voit et qu'il peint Jeanne d'Arc sur le bûcher, Napoléon dans sa tente, l'ancienne armée française en retraite au mont Saint-Jean? Qu'il s'attache donc à ne rendre que ce qu'il a vu ou ce qu'il a senti; qu'il apprenne l'art de suppléer par l'imagination à la sensation même, et de se transporter dans la vérité de ce qu'il ignore: alors son talent remplira toute sa destinée.

Ses succès sur la scène ont jeté tant d'éclat qu'il nous trouverait injuste de les oublier; mais c'est là surtout qu'il n'a pas assez inventé. C'est beaucoup sans doute que de s'être montré capable d'exécuter tout ce qu'il inventerait; mais ce n'est pas tout encore: il faut abandonner les situations de théâtre et les mœurs de comédie, pour les situations historiques et les mœurs réelles; il faut cesser d'aller au spectacle, et, comme on dit, d'étudier la scène, pour lire l'histoire et regarder le monde. M. Delavigne a des conceptions dramatiques, rare avantage parmi nos poëtes sérieux: seulement ses conceptions ne supposent pas une vue assez haute ni assez profonde jetée sur les choses humaines. C'est donc son esprit et sa raison qu'il doit exercer et agrandir: il n'a plus besoin de songer à son talent; il le retrouvera, chaque fois qu'il voudra le mettre à l'œuvre. Chez lui, c'est le philosophe qui manque au poëte, et c'est un bonheur, car la philosophie est une conquête et la poésie un don. Il serait ingrat envers son génie, celui qui lui refuserait le secours de l'étude et de la méditation, celui qui ne mériterait point par le travail le regard propice que la muse, devançant sa prière, a jeté d'elle-même sur son berceau: Quem tu, Melpomene, semel, etc.

 

      (IIIe article.)      

 

      M. de Lamartine.      

 

[396] Est-il sage de juger les poëtes? la raison peut-elle sans témérité scruter les secrets d'un art que donne l'inspiration plus que l'étude? n'y a-t-il pas dans la poésie quelque chose d'involontaire et de naturel, en d'autres termes de dire, qui la met au-dessus de la censure et du conseil et n'est-ce pas là un mystère qui, tel que tous les mystères, échappe au jugement et ne doit que se sentir et s'adorer? Loin de contester aux poëtes le privilége qu'ils s'attribuent, nous l'exigeons d'eux au contraire, comme le signe et la preuve de leur vocation. Mais la critique est en droit d'apprécier même ce qu'elle ne donne pas, et le talent inné peut gagner aux avis qui l'éclairent sur lui-même. Le don d'être ému et de communiquer son émotion est naturel; mais pour tirer parti de cette faculté gratuite, il faut un art que la réflexion enseigne ou perfectionne. La poésie est dans le poëte comme le son est dans la lyre: abandonnée à elle-même, exposée au vent qui l'effleure, la lyre rend bien quelques accents purs, mais vagues et monotones; ce n'est que sous une main savante qu'elle varie ses accords et passionne son harmonie.

Les poëtes sont, il est vrai, disposés à traiter la critique comme une niveleuse qui abaisse ce qu'elle ne peut atteindre; ils se sentent une force qu'elle ne saurait égaler ni concevoir, et ils l'accusent volontiers d'usurpation, semblable aux grands du monde, qui souffrent impatiemment la censure du peuple. Eux aussi, ils croient que leur puissance vient de Dieu, et voudraient la soustraire au jugement de la terre. Cependant la raison garde ses droits; elle doit son jugement à qui brigue son suffrage. Philippe, tu es homme; il faut aussi le dire à ces hommes que l'antiquité croyait divins.

Je sais qu'on diminue le plaisir que produit le talent poétique, en osant le mettre à son prix. Les vers perdent à l'examen, soit qu'on y découvre des défauts, soit même qu'on y reconnaisse des beautés: car l'admiration semble moins douce, dès qu'elle est raisonnée, et l'on déplaît souvent aux amis d'un poëte en leur disant pourquoi il est admirable. En eux c'est l'imagination, c'est quelquefois le cœur même qu'il a su captiver: c'est rompre le charme que de l'expliquer, et il serait en droit de leur dire ces mots d'un amant à sa maîtresse: "Je suis perdu, si jamais vous savez pourquoi vous m'aimez."

[397] Tel est le genre d'empire que M. de Lamartine exerce sur ceux qu'il a touchés. Sa rêveuse imagination s'adressait aux imaginations rêveuses: aussi son succès a-t-il été plus grand dans le monde que dans les académies, chez les femmes que parmi les hommes, dans le nord qu'en France. Qui n'a rencontré de ces esprits jeunes, moitié exaltés, moitié naïfs, qui se plaisent dans le vague, qui savent trouver un fond de tristesse dans les impressions les plus douces, et prêter quelque douceur aux impressions les plus tristes? Qui n'a connu de ces âmes neuves et tendres qui ont beaucoup senti, sans s'être encore enchaînées à un sentimen dominant et durable, et qui, cherchant au hasard l'aliment d'une préoccupation errante, s'animent, se passionnent sans se fixer, et s'attachent avec une ardeur égale, soit à des sensations éphémères, soit à des contemplations éternelles? C'est tour à tour la circonstance la plus simple ou l'objet le plus auguste qui les pénètre de joie, de peine, ou plutôt d'une émotion qui n'est ni peine ni joie; c'est tour à tour le spectacle de la nature ou celui d'une fête, c'est la pensée de l'immensité ou la vue d'une fleur, c'est le souvenir de Dieu, la chute d'une feuille, le murmure de l'eau, qui les touchent et les enlèvent aux calculs et aux intérêts de la vie positive, dont l'activité leur semble toujours tenir de trop près à l'égoïsme. A cette disposition morale, ignorée du grand nombre, et souvent passagère chez ceux qui l'ont connue, répond la poésie de M. de Lamartine. De là l'impression inégale qu'il a produite sur des âges, des sexes, des caractères divers; de là l'impossibilité de faire comprendre son mérite à ceux qui ne l'ont point senti d'eux-mêmes: il faudrait ou leur ôter des années, ou leur rendre des affections. C'est déjà une tâche assez difficile que de s'entendre avec ceux qui goûtent son talent: c'est pour eux comme une question personnelle; ils ont couru au-devant du charme qu'il leur offrait; en l'écoutant ils ont cru rêver seuls, et à chaque révélation de sa muse, leur a semblé qu'ils se retrouvaient encore et qu'ils rentraient en eux-mêmes.

Froids critiques, tristes prosateurs que nous sommes! quelle réflexion pourrons-nous leur présenter qui ne leur paraisse ou sacrilége, ou vulgaire, ou glacée? Nous saura-t-on gré seulement de concevoir un enthousiasme que nous sommes plus tentés d'envier que de reprendre; et pour prix de cet aveu, nous passera-t-on quelques observations que nous voudrions moins sévères?

Les Méditations poétiques ont cet avantage qu'elles expriment des sentiments que l'auteur a connus. Elles sont vraies, en ce sens qu'elles sont sincères: c'est à ce caractère, on peut se le rappeler, que nous avons reconnu l'inspiration. On prétend que M. de Lamartine les regarde comme des essais, comme des préludes, et qu'il réserve toutes ses espérances pour des compositions plus étudiées et plus ambitieuses; cela même prouve que les Méditations lui ont échappé au lieu de lui coûter, et qu'elles décèlent plutôt un sentiment qu'une combinaison. C'est déjà un mérite qui nous suffirait pour les placer au premier rang des ouvrages qu'il nous promet. Puisse-t-il démentir notre conjecture, mais il nous semble appelé surtout, uniquement même, à ce genre de composition. L'attrait de la rêverie, les regrets de l'amour, le dégoût de la vie, la pensée confuse des choses invisibles et de l'avenir éternel, sont les sujets qui lui conviennent le mieux; et comme ils sont trop peu limités pour s'épuiser, nous lui conseillons d'y revenir sans cesse et sans scrupule, et nous ne l'accuserons pas de manquer de variété. A qui ne prétend point à l'invention, on ne peut reprocher de se répéter, et la poésie ne doit pas craindre d'être uniforme, lorsqu'elle se consacre à ce genre de sentiments qui, tels que le bruit du vent, doivent leur plus grand charme à leur monotonie.

Ce qui manque aux Méditations pour la pensée, c'est la force; et pour le cœur, c'est la passion: elles sont élevées et tristes, voilà tout. Aussi les meilleures expriment-elles les sentiments les moins prononcés; elles ont alors un charme d'une suavité que les mots ne peuvent rendre. (Voyez le Soir, l'Isolement, les Préludes, les Adieux à la mer, et surtout la pièce intitulée Souvenir.) Mais lorsque le poëte s'attaque à des questions graves et profondes, ses vers, malgré de grandes beautés, ont quelque chose de confus et d'indécis qui satisfait mal les esprits sérieux; et quand il veut redescendre à la vie réelle et aux sentiments positifs, il perd le naturel et l'effet; témoin ses fragments épiques et dramatiques, témoin surtout la Mort de Socrate. Le Phédon est resté un beau monument philosophique, ou une grande scène d'histoire: c'est une malheureuse conception que d'en avoir fait une élégie.

Toutefois M. de Lamartine est placé dans un ordre d'idées au-dessus du commun des poëtes; et son talent, qui n'a point de modèle dans notre langue, lui promet plus d'imitateurs que de rivaux. Sans doute cette forme lyrique donnée à la méditation était connue des lecteurs de Klopstock ou de Schiller; mais en France c'est une nouveauté, et M. de Lamartine en paraît redevable à une inspiration personnelle plutôt qu'à une imitation étrangère.

Il est une critique sur laquelle l'intérêt de l'art nous obligerait à insister, si, pour devenir utile, elle n'avait besoin d'être détaillée: c'est celle du style. L'incorrection négligée ne donne plus de naturel, depuis qu'une certaine école poétique l'a érigée en système, et que le mauvais langage est devenu de l'affectation. L'auteur des Méditations n'est pas de cette école; c'est tout simplement faute de soin et de travail qu'il viole et la grammaire, et la rime, et le goût; Mais il ne devrait pas oublier que les fautes de diction ont le grand inconvénient de distraire l'attention et de nuire à l'effet de l'ensemble: il faut constamment bien écrire pour toucher toujours.

Il n'y a guère qu'un an qu'une sorte de concours s'établit entre l'auteur des Méditations et celui des Messéniennes. Talent, principes, parti, tout les sépare, sans les rendre ennemis; les deux épîtres qu'ils s'adressèrent mutuellement n'ont de commun que la grâce et la bienveillance, et diffèrent par le ton, la manière et les idées. M. de Lamartine dit à M. de Lavigne que la sagesse humaine est trompeuse, que les affaires du monde sont pleines d'amertume et de vanité, et qu'il n'y a de solide et de doux que la religion et la poésie. M. de Lavigne répond que l'excès gâte les meilleures choses, et que la liberté n'est pas plus la licence que la religion n'est le fanatisme. Les vers de l'un ont de la grâce et de l'élévation, mais peu de suite, peu de justesse, et semblent jetés assez négligemment, ceux de l'autre, plus élégants, plus précis et plus forts, roulent sur un fonds assez usé, que le style et l'harmonie ne suffisent pas à rajeunir. On pourrait à ce propos établir un parallèle littéraire, qui intéresserait les amis de l'art d'écrire; mais nous aimons mieux saisir l'occasion d'une remarque plus importante et qui porte sur l'ensemble des opinions de M. de Lamartine auxquelles il nous semble que M. de Lavigne n'a point fait une réponse assez forte ni assez neuve. M. de Lamartine excelle à bien peindre le dégoût du monde, et de ses joies, et de ses pompes, la perte des illusions de la jeunesse, de l'amour; il sait heureusement mêler à ses regrets quelques espérances, je devrais dire quelques rêveries religieuses: mais trop souvent, en présence des imposants mystères de la nature et de la destinée, sa vue s'affaiblit et se perd dans un vague qu'il prend pour l'infini; alors il appuie sa foi sur le doute; c'est faute de certitude que, pour ainsi dire, il se résigne à espérer. Cette disposition est assez naturelle aujourd'hui, et nous ne nierons point qu'elle n'annonce de la pureté et de l'élévation; mais l'esprit n'y saurait trouver de repos, et l'âme y perd de sa vigueur. Aussi, à prendre les choses sévèrement, les Méditations ne sont-elles que l'hymne du découragement, du scepticisme et de l'inaction. Les conséquences rigoureuses en seraient, en religion, la mysticité sans conviction et sans pratique; en morale, la sensibilité sans vertu; en politique, la soumission sans examen. Il nous semble entrevoir une doctrine plus forte, plus [398] morale, et à laquelle il ne manque qu'un poëte. Pour elle, si la réputation est souvent vaine, le plaisir passager, la vertu imparfaite, la raison incertaine, ni la gloire, ni le bonheur, ni le devoir, ni la vérité ne sont pour cela de vains mots: ce sont les motifs inégaux, mais puissants, de l'activité humaine, et cette activité est la première loi de notre nature. L'homme n'est pas uniquement fait pour chanter, croire, aimer sans but (1). Il n'est point sur la terre comme un proscrit qui languit en attendant sa grâce; car la vie n'est point un exil, mais une mission d'activité, mais un voyage de découverte. La perfectibilité, cet essor ou plutôt ce retour vers la divinité, la prouve seule et la rappelle. Cette idée, qui nous conduit à l'amélioration de nous-mêmes et au dévouement envers la société; cette idée, qui seule produit et motive l'amour de la vertu et l'amour de la liberté, nous semble non moins sainte et plus consolante que la préoccupation oisive d'un avenir infini, qui nous désintéresse des biens mais aussi des devoirs d'ici-bas; cette idée, en donnant du prix à la vie, rend ce monde digne de la providence. Il nous semble aussi que, comme à la morale, comme à la religion, cette idée serait favorable à la poésie: ne serait-ce pas parcequ'elle est la vérité?

Que Dieu fit pour aimer, pour croire et pour chanter.
                                                                Meditations II.

 

      (IVe et dernier article.)      

 

      M. de Béranger.      

 

[475] La chanson occupe le dernier rang dans la poésie lyrique. En l'épargnant toujours, la critique semble par son indulgence lui témoigner son dédain. Je ne voudrais pas en parler à mon tour avec trop d'importance, ni bouleverser la subordination des genres au profit du plus futile. On verrait prétention où peut-être il n'y aurait que reconnaissance; car j'aime ainsi la chanson. Heureusement le nom de Béranger me rassure; depuis lui, on peut tout dire d'un genre auquel il a donné de la gloire. Jadis on raconte que les géants ont été écrasés par des montagnes, et voilà que ses petits poucets ont escaladé le Parnasse (1).

Sans même abuser de son nom, une louange semblerait due à la chanson: c'est que par excellence elle prête à l'inspiration. Nous avons vu que la poésie inspirée n'était que la poésie sentie: or les chansons rendent ou produisent presque nécessairement une impression réelle; j'en atteste non seulement ceux qui les font, mais ceux qui les chantent. Quelque indifférents, quelque inattentifs qu'ils puissent être, n'éprouvent-ils pas tôt ou tard une émotion vague ou précise, en accord avec le mouvement de l'air et la signification des vers qu'ils répètent? Les esprits les plus froids ou les plus grossiers, les plus affectés ou les plus naturels, l'artisan à l'ouvrage, le soldat au camp, l'épicurien dans un banquet, la mère au berceau de son enfant, tous sont sensibles à leur chant villageois ou belliqueux, joyeux ou plaintif. Tel est l'empire de ce mélange de pensée et d'harmonie que la monotonie ne l'use point, que la préoccupation n'en défend pas, que la douleur même n'en saurait distraire. Aussi voit-on que toute poésie populaire est chantée, ainsi que toute poésie naissante; et s'il est vrai que les premiers âges de la société soient les plus poétiques, la chanson, qui par sa forme rappelle la poésie à son berceau, ne semble-t-elle pas une fidèle tradition des premières leçons des muses?

Sans doute, elle n'est point restée partout simple et naturelle: bien différente dans les soupers de Paris au dernier siècle de ce qu'elle est dans les montagnes de l'Écosse ou de l'Hellénie, elle change et se complique avec les mœurs et les idées, comme tout le reste. Mais c'est parcequ'elle est flexible, qu'elle demeure toujours vraie, et elle est flexible, parcequ'elle a toujours besoin d'être sentie; on ne chante que ce qu'on pense. Toute autre poésie se soumet plus ou moins aux règles, aux conventions littéraires; la chanson dépend toujours de l'esprit du temps et de l'inspiration du moment, et c'est aussi d'elle qu'on peut dire avec vérité que depuis les vaudevilles de Collé jusqu'à la Marseillaise, elle est en France l'expression de la sociéte.

Sincere quand elle exprime un sentiment, vraie quand elle peint les mœurs, la chanson touche toujours celui qui la répète, et, je le parierais à coup sûr, celui qui la compose. D'où lui vient ce don ou ce pouvoir? Peut-être de ce qu'elle est tout ensemble musique et poésie. Récitez une chanson, elle fera moins de sensation qu'une autre pièce de vers. Chantez l'air, sans les paroles; s'il est joli, il plaira, mais l'effet en sera vague. La réunion de l'air et des paroles produit une impression nette et vive. L'air rend le sens des paroles plus entraînant; les paroles rendent l'expression de l'air plus distincte. Aussi la chanson la plus médiocre, bien chantée, est-elle assurée du succès.

Sincere quand elle exprime un sentiment, vraie quand elle peint les mœurs, la chanson touche toujours celui qui la répète, et, je le parierais à coup sûr, celui qui la compose. D'où lui vient ce don ou ce pouvoir? Peut-être de ce qu'elle est tout ensemble musique et poésie. Récitez une chanson, elle fera moins de sensation qu'une autre pièce de vers. Chantez l'air, sans les paroles; s'il est joli, il plaira, mais l'effet en sera vague. La réunion de l'air et des paroles produit une impression nette et vive. L'air rend le sens des paroles plus entraînant; les paroles rendent l'expression de l'air plus distincte. Aussi la chanson la plus médiocre, bien chantée, est-elle assurée du succès.

Mais qui mieux que l'auteur lui-même ressent cette harmonie mutuelle du langage et du chant? Demandez-lui compte de son travail, à peine saura t-il vous en faire le récit. Un jour, pourra-t-il vous dire, il se trouvait dans une disposition vague de rêverie et d'émotion, il éprouvait le besoin d'adoucir un chagrin ou de fixer un plaisir. Des sensations à peine commencées se pressaient en lui, des images informes et riantes passaient devant ses yeux. Peu à peu il s'anime davantage; une image plus précise se retrace à lui, et il veut la saisir et la chanter; ou bien c'est un sentiment qui se prononce et qui bientôt demande et inspire une expression poétique et musicale; peut-être un air connu, dans un secret accord avec sa disposition présente, vient comme par hasard errer sur ses lèvres et lui dicte en quelque sorte un refrein qui semble le traduire; parfois enfin quelques mots fortuitement rassemblés, qui représentent une image, qui forment un vers, lui viennent à l'esprit, et bientôt rappellent un air qui les relève et les anime. Alors la chanson commence; on l'écrit presque sans la juger, avec peine ou [476] facilité; mais toujours avec une sorte d'émotion, une certaine accélération dans le mouvement du sang, qui, tant qu'elle dure, fait l'illusion du talent et ressemble à la verve. Sûrement ici l'art et le bon sens, recommandés par Boileau même en chanson, jouent leur rôle, et surtout à présent que le style de ce petit poëme doit être si travaillé et la composition si remplie. Mais malgré le soin de l'élégance, de la propriété, de la rime, jamais le poëte ne rentre complèterent dans son sang-froid; l'émotion première persiste; l'air sans cesse frédonné, le refrein sans cesse redit, suffisent pour la soutenir; et la chanson eût-elle coûté tout un jour de travail, semble toujours faite d'un seul jet. On ne sait quelle douceur s'attache à cette sorte de composition si frivole, si commune, si peu estimée. On rendrait mal cet oubli de toutes choses et de soi-même où elle jette un instant celui qui s'y livre, cette rêverie, ce trouble, cet abandon où l'âme uniquement préoccupée d'une image, d'un sentiment, d'une sensation même, perd un moment le souvenir et la prévoyance, et se berce elle-même du chant qui lui échappe. Encore une fois, on croirait qu'il y a dans la chanson quelque chose qui vient apparemment de la musique, et qui donne à un divertissement de l'esprit la vivacité d'un plaisir des sens. Peut-être l'imagination seule opère-t-elle ce prestige, l'imagination qui sait tout embellir, la douleur qu'elle adoucit et le plaisir qu'elle relève.

Mais voilà presque de la métaphysique, et il s'agit de chansons. Dans quel temps vivons-nous! et comme le sérieux se mêle à tout! Qu'auraient dit, sur le préau de la foire, Haguenier ou Dorneval de cette théorie de la chanson? Comment l'appliquer aux landerirette, aux mistamplon, aux tourlouribo du vaudeville national?

Peut-être s'appliquera-t-elle mieux à M. de Béranger. C'est un chansonnier créateur; il a fait, tant qu'il l'a voulu, des chansons dans la manière de tout le monde, aussi bien et mieux que tout le monde. Puis un beau jour, ou plutôt un triste jour, la première des muses, la patrie l'a inspiré; elle a trouvé, réveillé, produit peut-être en lui un talent tout nouveau. La chanson n'a plus été une combinaison de l'esprit, une plaisanterie sans but, un éclat de gaieté: elle est devenue l'expression badine ou sérieuse, légère ou forte, d'un sentiment ou tout au moins d'une impression vive et vraie. Sous ses formes gracieuses, elle a tour à tour caché le dédain, le ressentiment, la résignation, la pitié; le Français, le citoyen, le philosophe, le pauvre, s'est tour à tour par elle soulagé, vengé, consolé, étourdi. Aussi lui devons-nous la poésie la plus nationale, la plus contemporaine et la plus individuelle à la fois.

M. de Béranger est un homme du peuple; il en a les sentiments, les passions, je dirais presque les préjugés, et avec tout cela un esprit élégant qui les épure, une philosophie légère qui lui permet de juger ses erreurs même et d'en sourire. Elevé d'une manière simple, peut-être vulgaire, le contraste de cette éducation avec une nature fine et délicate a donné à son talent, comme sans doute à sa personne, un grand caractère d'originalité. Exposé aux rigueurs de la fortune, supportées, oubliées avec l'insouciance de la jeunesse, il s'est habitué à trouver dès long-temps son bonheur en lui-même, dans la contemplation de ses idées et de ses affections. Jeté au milieu du siècle le plus fertile en événements, le plus riche en spectacles, il les a considérés avec curiosité, avec émotion, et il s'est plu à les chanter tantôt comme sa raison les avait jugés, plus souvent comme son imagination les avait sentis. C'est ainsi qu'à la fois accessible à toutes les idées de son époque, et fortement préoccupé de ses impressions personnelles, il chante tour à tour en son nom et au nom de tous; il pense comme tout le monde et ne sent que comme lui-même; il s'approprie des idées communes et les traduit dans un langage inimité, inimitable, et cependant aussi vite populaire qu'il est connu. Dans ses premières chansons, toutes plaisantes, l'intention était déjà fine et la gaieté avait un sens; puis, lorsque les destinées de son pays sont venues s'unir aux passions, aux plaisirs, aux ridicules, jusque alors l'unique sujet de ses refreins, lorsque Rassurez-vous ma mie eut donné le signal de sa nouvelle et véritable manière, il a insensiblement poussé l'insouciance jusqu'au mépris, l'épigramme jusqu'à l'invective, la chanson jusqu'à la poésie. De là ce genre singulier, mélange imprévu de naturel et d'effort, de gaieté et de grandeur, de délicatesse et de licence; de là ce concert étrange de la trompette, de la lyre et des pipeaux.

Lisez le recueil qui vient de paraître. Soit l'effet de l'âge ou de la maladie, soit l'influence de ces dernières années, ont achevé de jeter son talent dans une mélancolie qui n'est pas sans amertume. Ses chansons, moins folâtres et plus chastes, ont perdu sans doute de leur naïveté: mais sa raison a pris un vol plus élevé; son imagination, dominant ses sens mêmes, ne lui montre plus dans les plaisirs que le dédommagement des maux de la société et de la nature. Par un progrès remarquable, cet homme si touché des jouissances positives en est venu à y mêler l'espoir d'une autre vie et la pensée d'un monde meilleur. Au bruit des verres, à la vapeur des parfums, ce convive enivré chante le spiritualisme; il montre le ciel à sa maîtresse, fête la mort comme une délivrance, et découvre dans le bonheur même une preuve de Dieu.

On dit trop que les chansons nouvelles sont des odes: il n'en est guère qui ne soient restées chansons. Une chanson se compose d'un choix d'idées qui tournent autour d'une idée principale, exprimée et ramenée par le refrein; voilà pour la forme. Quant au fond, la chanson doit presque toujours se ressentir de son origine; l'émotion du plaisir doit presque toujours y reparaître, au moins comme souvenir. Aussi la plupart des chansons de M. de Béranger gardent-elles la trace de cette ivresse des sens dont elles sont nées. Tels sont les adieux à la gloire, mon ame, mon Carnaval, surtout Treize à table; et ce sont les plus lyriques. Celles qui conservent le moins de ce caractère cachent une pensée sous un tableau, comme Louis XI, Damoclès, le vieux Sergent; ou sous une forme dramatique expriment un sentiment du poëte, ainsi que le vieux cosaque, les esclaves gaulois, et les vainqueurs de Psara. Du reste, on ne saurait exiger des classifications bien exactes, quand il s'agit d'un genre qui comprend également l'Ange exilé et Margot, le Bedeau et le Voyage imaginaire.

Il reste peu de place pour la critique; il faudra donc se passer du plaisir doctoral de remarquer dans notre poëte un peu de recherche, ordinaire inconvénient de la finesse et du travail, un peu d'obscurité, défaut habituel de compositions pleines et courtes, dont le cadre donne peu de place pour chaque idée, où chaque vers est nécessaire au sens. Mais ces remarques, pour être bien comprises, auraient besoin d'exemples, et notre plan exclut les détails techniques. Qui n'a pas d'ailleurs les défauts de son talent? Les chansons de Moore sont trop brillantées, celles de Goethe trop peu développées; celles de Béranger manquent quelquefois de laisser-aller: qu'importe, puisqu'elles sont bonnes et belles? - Mais les imitations exagéreront ce défaut. - Qu'importe encore, puisqu'elles seront mauvaises.

 

 

[Fußnote, S. 475]

Petits Poucets de la littérature,
Allez, mes vers....
                                      (Chansons nouvelles).   zurück

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Le Globe.
Bd. 1, 1825:
Nr. 59, 22. Januar, S. 284-286.
Nr. 68, 12. Februar, S. 332-333.
Nr. 80, 12. März, S. 396-398.
Nr. 95, 16. April, S. 475-476.

Gezeichnet: C. R.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).


Le Globe   online
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Aufgenommen in

 

 

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Traninger, Anita: Gelehrtenrepublik revisited. Die Rezension und die medialen Voraussetzungen von 'Weltliteratur', von den Nouvelles de la république des lettres zu Le Globe. In: Die Rezension als Medium der Weltliteratur. Hrsg. von Anita Traninger u. Federica La Manna. Berlin 2023, S. 19-46.

 

 

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