Text
Editionsbericht
Literatur
Il faut donc attendre que nous ayons vû le travail que vous avez fait là dessus, pour en discourir plus amplement. Passons à la Poësie Lyrique.
Le plus celebre de tous les Grecs en ce genre de Poësie c'est Pindare. Il faut croire qu'il est bien sublime, puisque personne n'y peut atteindre soit pour l'imiter, comme dit Horace, soit pour l'entendre, comme dit Jean * Benoist l'un de ses plus excellents Interpretes, qui assure qu'avant [161] luy les plus sçavants hommes n'y ont presque rien compris, & qui a fait voir par ses interpretations forcées, qu'il n'y entend rien non plus que les autres.
Vous voyez cependant la reputation que Pindare s'est acquise jusque dans les derniers temps; où pindariser signifie dire les choses d'une manière noble & sublime, & vous voyez ce qu'en a dit Horace.
Le témoignage d'Horace ne conclut rien. Il peut s'estre moqué, comme il luy arrivoit d'en user ainsi fort souvent. Il peut d'ailleurs, ainsi que nous l'avons desja dit, s'estre accommodé à l'opinion commune, comme le doit un Poëte. Que luy importait que la chose fust vraye; ou ne le fust pas? mais supposé qu'il ait parlé de bonne foy, ne sçavons-nous pas que le Cardi[162]nal du Perron, homme en son espece qui valoit bien Horace, a parlé de Ronsard comme d'un Poëte incomparable; & que de son temps toute la France disoit que de faire une faute dans le langage, c'éstoit donner un soufflet à Ronsard. Malgré toutes ces marques si convaincantes d'un grand merite on ne laisse pas de se moquer aujourd'huy de Ronsard, & de la folle imitation des Anciens qu'il a affectée. Quand je n'entends point des Autheurs anciens sur des choses qui sont de ma portée, ou que des Modernes écorchent le Grec & le Latin, je prononce hardiment qu'il y a de leur faute, & je les blasmerois en présence des quatre Facultés de l'Université & des trois Estats du Royaume.
Si les Sçavants lisoient Pindare avec résolution de bien comprendre ce qu'il dit, ils s'en rebuteroient [163] bien viste, & ils en parleroient encore plus mal que nous; mais ils passent legerement sur tout ce qu'ils n'entendent pas, & ne s'arrestent qu'aux beaux traits qu'ils transcrivent dans leurs Recuëils. Ils remarquent, par exemple, dans la premiere Ode , une epithete grecque, qui dit que les richesses rendent l'homme superbe; que la Sicile est abondante en beaux chevaux, &c. Ils vont fort viste dans leur lecture, où peu de choses les arreste; & aprés avoir fait leurs extraits qu'ils regardent comme un amas de pierres precieuses, ils exaltent de toute leur force l'autheur d'où ils les ont tirées, pour augmenter par là le prix de leur travail & de leurs collections.
Je voy bien qu'il n'est pas possible de vous reconcilier avec Pindare, estes-vous en pareille inimitié avec Anacreon, avec Bion, avec Moschus, & avec Théocrite?
[164] Vous parlez là de gens à qui Monsieur de *** a joüé un mauvais tour.
Que leur a-t-il fait?
Il les a traduits.
Est-ce que sa traduction ne vaut rien?
Elle n'est que trop bonne, & c'est par là qu'il leur a fait plus de tort, en nous les faisant voir tels qu'ils sont. On ne les a presque pas regardez. On a trouvé la pluspart des choses qu'ils disent si simples & si communes, qu'aprés avoir bâillé suffisamment en les lisant, on les a laissez là. Pour surcroist de preuve [165] que la maniere simple & aisée dont les Anciens ont travaillé ne vaut gueres, c'est que le Traducteur ayant donné, ensuite de sa traduction, plusieurs ouvrages de sa façon, composez à l'antique, c'est-à-dire, dans cette simplicité dorée des Anciens, ses ouvrages n'ont pas eu un meilleur sort que ceux qu'il a traduits.
Cependant s'il avait voulu travailler selon le goust du siecle, je ne doute point qu'il n'eust fait quelque chose de bon & d'agreable.
C'est un homme qui a voulu briller dans le monde avec un vieil habit à la Grecque.
Je n'ay garde d'estre aussi impitoyable que Monsieur le Chevalier. Je trouve de fort belles choses, dans les Autheurs qu'il blasme. L'amour [166] fugitif de Moschus est une des plus agreables poësies qui se soient jamais faites. Peut-on imaginer un moyen plus ingénieux de décrire l'Amour, que de supposer que s'estant enfui d'auprès de Vénus, cette mère affligée donne ordre de le chercher; & fait une description de toutes les marques par où l'on le peut reconnoistre? Cette piece est du meilleur goust, & ne se ressent point de son antiquité. L'Amour qui vient heurter à la porte d'Anacreon, la nuit, pendant une grosse pluye; & qui après avoir esté recue dans sa chambre, & s'estre seché auprès de son feu, luy tire une fleche dans le cœur, pour éprouver son arc; & qui s'enfuit, en se mocquant de luy, est encore une piece tres-excellente.
J'aime à voir triompher sur vous la force de la vérité.
[167] Il faut remarquer que ces beaux endroits là sont tres rares; & que dans toute l'Antiquité on n'en trouvera peut-estre pas deux ou trois autres de la mesme force. Il faut observer aussi que le plus grand merite de ces deux pieces consiste dans le sujet, qui ne demande qu'un heureux naturel pour estre imaginé, en quoy les plus anciens Poëtes ont pû égaler & mesme surpasser les plus modernes. Cela ne fait donc pas beaucoup contre moi, puisque je demeure d'accord que dans les choses où la seule vivacité de l'esprit peut suffire, les siecles n'ont point d'avantage les uns sur les autres, la Nature estant toujours la mesme, comme nous l'avons dit, mais seulement dans les ouvrages qui demandent beaucoup d'art & beaucoup de conduite. Quoy qu'il en soit, le Traducteur dont nous parlons a si bien connu que l'on [168] n'éstoit pas fort touché des beautés de l'ancienne Poësie, qu'il a esté obligé de dire dans sa Preface , que le siecle avoit le goust gasté & malade. On n'est gueres bien dans ses affaires, quand on se retranche sur le mauvais goust de son siecle.
Passons, s'il vous plaist, aux Lyriques Latins, & commençons par Horace. Est-ce que vous avez quelque chose à dire contre celuy là?
J'avouë qu'Horace est un excellent Poëte, un homme de tres-bon sens, & un auteur qui a des expressions tres-vives, tres justes & tres délicates.
Quand il n'aurait d'autre recommandation que d'avoir pris le parti des Modernes, comme nous l'avons desja remarqué, il ne se peut que vous ne l'estimiez beaucoup.
[169] Il a montré en cela la bonté de son jugement. J'ay oublié à vous dire un endroit qui marque combien il estoit éclairé la dessus. "Quand cet homme jaloux, esleve si haut les Anciens, ce n'est point, dit-il",
* Par amitié pour eux, & pour les encenser:
Mais par haine pour nous, & pour nous abaisser.
Cependant il n'a pas laissé de faire, selon moy, quelques legeres incongruitez. La premiere de ses Odes est tellement construite que les Commentateurs ne conviennent point comment elle doit estre ponctuée; ce qui cause beaucoup d'obscurité, & n'est pas un vice médiocre dans le stile. Quand il parle de la victoire remportée à la course des chariots, on ne sçait s'il veut dire a que la victoire esleve les Mai[170]stres de la Terre jusqu'aux Dieux; ou s'il veut dire qu'elle esleve les hommes jusqu'aux Dieux qui sont les maitres de la terre. Il dit dans cette mesme Ode * qu'un Pilote timide fend la mer Egée avec une poutre de Cypre.
Que veut dire fendre la mer avec une poutre?
Est-il malaisé de voir que poutre signifie là un vaisseau?
Il faut estre de bonne humeur & bien favorable à un Poëte, pour luy passer de semblables licences.
C'étoit l'usage des Anciens: une Poutre, un Pin, un Sapin, & quelques autres arbres encore se pre[171]noient pour un navire, quand la mesure du vers les contraignoit à s'en servir. Qu'y a-t-il de si étrange en cela? un Bord, une Voile, ne signifient-ils pas un vaisseau parmi nous? & qu'y a-t-il de plus ordinaire, que de prendre une partie pour le tout?
Il y a quelque difference: il paroist visiblement qu'un Bord & qu'une Voile sont les parties d'un vaisseau, mais il n'en est pas de mesme d'une Poutre, qui porte plus naturellement dans l'esprit l'idée d'une chose qui sert à construire une maison, que d'une pièce d'un navire. Il dit sur la fin de cette mesme Ode que si Mæcenas le met au nombre des Poëtes Lyriques, il touchera le Ciel avec la teste, & il a dit un peu auparavant que sa Poësie le met au rang des Dieux; C'est ne songer guere à ce qu'on écrit, de souhaiter une chose qu'on vient de declarer posseder desja. Passons à [172] la seconde Ode. Il dit que, "La neige, la gresle & le tonnerre epouventerent Rome; de peur que le siecle de Pyrrha ne revint", pour dire, en sorte, qu'on eust peur que le siecle de Pyrrha ne revint. Monsieur D*** demeure d'accord que cette expression est vicieuse.
Monsieur D*** dit qu'il y a une expression vicieuse dans Horace?
Il le dit; mais il ajouste qu'elle est imitée du grec où elle a bonne grace. Horace, en ce mesme endroit, aprés avoir dit que les neiges & les gresles avoient fait apprehender que le siecle de Pyrrha ne revint; ou Protée mena paistre ses monstres marins sur les plus hautes montagnes, fait une longue description du deluge. S'il n'y avoit employé qu'une strophe, à la bonne heure, mais, dans la strophe sui[173]vante il continuë à dire que plusieurs especes de poissons se percherent sur des ormes, retraite ordinaire des colombes, (par parenthese les colombes ne perchent jamais sur des arbres) & que les daims nagerent dans les eaux qui passoient par dessus. Cette description est assurement inutile & frivole; il feroit beau voir un Poëte moderne en user de la sorte.
Que dites-vous de cette sentence admirable de l'Ode qui suit: La Mort pasle frappe d'un pied égal, les cabanes des pauvres, & les palais des Rois
Je la trouve tres-belle, quoyqu'on soit en doute si la Mort frappe du pied contre ces habitations pour y heurter ou pour les abbatre; doute toujours desagreable, quoyque l'un & l'autre sens soient tres-bons; par[174]ce qu'on veut entendre toutes choses nettement & sans équivoque. Mais croyez-vous que Malherbe n'ait pas dit la mesme chose aussi bien, & mesme plus noblement qu'Horace?
Le Pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre
Est sujet à ses lois :
Et la Garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos Rois.
Mais Horace est l'original.
Bon! Est-ce que cette pensée n'avoit pas esté dite dix mille fois avant Horace? En ces sortes de choses qui tombent dans l'esprit de tout le monde, il n'y a que la maniere de les dire qu'on puisse appeler originale, à l'égard de la mesme maniere qui a esté copiée dessus.
[175] J'avouë que la cinquiéme Ode qu'il envoye à Pyrrha, & qui commence par ces mots: Quis multa gracilis &c. est toute belle, & un chef-d'œuvre: celles qui suivent sont encore excellentes; mais pour la quatorzième, qui commence: O navis referens, & qui n'est autre chose que la description d'un vaisseau battu de la tempeste, on ne sçait quel est le but du Poëte. Monsieur Dacier dit qu'on a esté persuadé depuis plus de quinze siecles, que cette Ode estoit allegorique, les uns disant qu'elle represente l'estat de la Republique agitée de guerre civiles; les autres, qu'elle doit s'entendre de Brutus & de sa destinée: mais que Monsieur Le Fevre a fait voir que cette Ode n'estoit point allegorique. Si cela est, voila une Ode bien oiseuse & bien puerile. Quoy qu'il en soit, ce doute où on est de ce qu'Horace a [176] voulu dire dans cette Ode, ne luy est pas honorable. L'Ode qui suit, & qui commence, Pastor cum traheret, est encore bien estrange. Il décrit tous les malheurs que doit causer l'enlevement d'Heleine, sans qu'on sçache à quoy cela est bon. Quelques-uns ont crû qu'il vouloit par là donner quelque instruction aux Romains, n'ayant pû s'imaginer que cette Ode n'eust aucun dessein, ny aucun but, comme en effet elle n'en a aucun. Dans la seiziéme Ode, il dit à la belle Tyndaris, qu'elle peut, ou brusler ses vers, ou les jetter dans la mer Adrienne. Quelle pensée de vouloir que cette femme s'en aille faire un voyage à la mer, pour y jeter ses vers. L'Ode qui commence: Integer vitæ, me semble bien extraordinaire. Il dit qu'un loup a pris la fuite devant luy, parce qu'il est homme de bien. Je ne sçais pas si les loups de ce temps-là discernoient les gens de bien d'avec les scelerats: mais je sçais qu'aujour[177]d'hui un loup s'enfuiroit plus viste de devant un grand pendard bien fort & bien armé, que de devant le plus homme de bien, s'il estoit foible, & qu'il n'eust ny verge ny baston. Il ajouste pour toute preuve de sa vertu & de sa prud'homie, que quelque part qu'on le mette, en pays chaud, ou en pays froid, il aimera toujours sa Lalagé qui rit & qui parle le plus agreablement du monde. Quel bonheur pour cette Ode, d'estre l'ouvrage d'un Ancien! Dans un autre * Ode du mesme livre il dit, en parlant d'un jeune homme qui s'estoit embarqué dans un amour dont il auroit beaucoup de peine à se guerir, que a Pegase ne pourroit pas le delivrer de cette chimere, pour dire, que Bellerophon qui est monté sur Pegase, & qui avoit vaincu la Chimere ne pourroit pas venir à bout de le guerir.
[178] C'est comme si l'on disoit qu'un homme est si malade que la mule d'un medecin ne le gueriroit pas.
Il faut que Monsieur le Chevalier plaisante tousjours.
Est-ce que ma comparaison n'est pas juste. Si Pegase est bien une autre beste qu'une mule, Bellerophon est bien aussi un autre homme qu'un medecin à l'ordinaire.
Vous n'avez pas bien pris vostre temps, Monsieur le President, pour reprimer les plaisanteries de Monsieur le Chevalier, car il a raison & tres-grande raison.
Est-ce que vous voulez, Mon[179]sieur l'Abbé, vous arrester à toutes les Odes d'Horace.
Dieu m'en garde: je n'en veux plus examiner que deux sur leur maniere antique de finir par quel que chose qui n'a nul rapport au commencement.
Il y a longtemps que je suis choqué de cette maniere antique, quoy qu'on dise qu'il y a de l'enthousiasme, & une espece de transport divin à en user ainsi. Cela est trop aisé pour meriter des louanges, & je trouve qu'il est bien plus beau, & bien plus difficile de revenir à son sujet en finissant, & de donner par là une forme regulière à son ouvrage. Il est arrivé à la Poësie la mesme chose qu'à la Dance. Du temps de nos Peres, ceux qui dançoient une Courante, commençoient comme nous du costé des violons, & le visage [180] tourné vers la compagnie: mais ils la finissoient en tel endroit qu'il leur plaisoit. Cela avoit un air dégagé & cavalier, & peut-estre éstoit-ce une espece d'enthousiasme en fait de Dance, qui avoit son merite. Les Paysans en usent encore de la sorte, mais depuis soixante ans & davantage on observe exactement, non seulement à la Cour & à Paris, mais dans toutes les Villes du Royaume, de finir les Courantes au mesme endroit où on les a commencées. Comme on ne peut pas dire qu'en cela on n'ait rien gasté à la Dance, je croy qu'il en est de mesme de la Poësie, où cette regularité de rentrer dans son sujet avant que de finir, aprés avoir fait des écarts autant qu'on a voulu, est assurement plus louable que ces fins brusques & inopinées, qui laissent quelquefois le Lecteur à cent lieuës de chez luy, sans que le Poëte se mette en peine de le mettre où il l'a pris. Encore une fois il est [181] trop aisé de se donner de ces enthousiasmes, puisqu'il n'y a qu'à finir quand on ne sçait plus où on en est.
Je n'ay rien à adjouster à ce qu'a dit Monsieur le Chevalier. La premiere des deux Odes que je veux examiner, commence Mercuri, namque te docilis. "Mercure, dit Horace, par qui Amphion a basti les murs de Thebes, qui as rendu la lyre capable de mille choses, fourny-moy des chansons pour fléchir Lydé qui est plus indomptable qu'une cavalle de trois ans".
Voila qui donne l'idée d'une Demoiselle bien vive & bien fringante!
"Tu peux adoucir les Tigres, continüe-t'il, tu t'es rendu le maistre [182] de Cerbère par tes chants, tu as fait sourire Ixion & Titye, malgré leurs tourmens, & les Danaides en t'écoutant ont laissé secher leurs tonneaux". Il faut, ajouste t'il, que Lydé sçache les peines que souffrent celles qui commettent de grands crimes; & là-dessus il conte l'histoire des Danaides, & comment une d'entre elles sauva son époux contre l'ordre que leur pere leur avoit donné à toutes de tuer leurs maris. A quoy bon cette histoire au sujet de la lyre de Mercure, & de la cruauté de Lydé. Cette Lydé n'avait égorgé, ny ne vouloit égorger personne, c'est avoir bien envie de faire un conte. L'autre Ode est la vingt-septiéme du mesme Livre. Horace voulant détourner Galatée de se mettre sur la mer, luy fait une description des perils que l'on court sur cet Element. Ensuite il luy remet devant les yeux l'exemple d'Europe, qui s'estant assise inconsiderement sur le Taureau qui [183] cachoit Jupiter, se repentit tout à loisir de son imprudence lorsqu'elle se vit en pleine mer. Jusques là rien n'est de mieux ni de plus beau, mais il ajouste que Venus & son fils vinrent la consoler en luy apprenant qu'elle alloit devenir femme de Jupiter, & qu'elle donneroit son nom à une des plus belles parties du monde. Cette consolation de Venus est tout-à-fait hors de sa place, & mesme contre le dessein de l'Ode , qui est de détourner Galatée de se mettre sur mer. Est-ce une raison pour une Dame de ne pas s'embarquer, parce qu'il pourra luy arriver quelque chose de semblable à l'aventure d'Europe qui devint femme de Jupiter, & nomma de son nom une des plus belles parties du monde? Je pourrois adjouster icy les licences demesurées qu'Horace a prises dans sa versification, par exemple, de finir un vers par la moitié d'un mot, & de commencer le vers suivant par l'autre moitié [184] du mesme mot comme en cet endroit.
Jove non probante U-
xorius amnis.
Pindare qu'il a imité en cela en use encore bien plus librement, non seulement il finit un vers par la moitié d'un mot mais une strophe, & commence celle qui suit par l'autre moitié du mesme mot.
J'en conviens, mais comme Horace n'a pas imité Pindare dans son galimatias impenetrable, il eust bien fait de ne l'imiter pas aussi dans ces sortes de licences qui choqueront toujours & l'oreille & le bon sens.
Songez, s'il vous plaist, que nous ne devons pas juger du grec & du latin sur la Langue Françoise; le genie de ces langues est bien different l'un de l'autre.
[185] Je suis persuadé qu'un mot latin & un mot grec ne demandent pas moins d'estre laissez en leur entier qu'un mot françois, & que ce demembrement de syllabes est contre Nature dans toutes les langues du monde.
Un jour estant à la campagne, & me promenant avec un jeune Ecolier nouvellement sorti de Rethorique, nous lisions pour nous divertir, les Odes d'Horace; nous tombasmes sur l'Uxorius amnis, dont vous venez de parler, & sur ces vers de l'Ode suivante.
Qui vidit mare turgidum, &
Infames scopulos Acroceraunia.
Ce seroit une chose plaisante, luy dis-je, si on faisoit des vers françois sur le modele de ceux-la. M'estant mis à réver quelque temps sur cette pensée je fis les quatre vers [186] que voicy, sur l'air d'une chanson qui couroit alors.
L'autre jour dans nos bois le Berger Tircis qui
Endure de Philis cent rigueurs inhumaines,
Lui faisoit une longue Ky-
rielle de ses peines
rielle de ses peines.
Le jeune garçon, quoyque passionné pour Horace, ne laissa pas de rire de cette plaisanterie; mais estant retourné le soir, & ayant voulu en faire rire son Regent que l'on avoit amené avec luy à la campagne pour y passer les vacances, le Regent n'en rit point du tout, mais se fascha, pretendant qu'il y avoit de l'irreverence & mesme de la profanation à tourner en ridicule des choses que le temps & l'approbation de tous les siecles avoient consacrées. Vous pouvez croire que la colere du Regent ne nous fascha point, & qu'elle nous réjoüit encore plus que les vers.
[187] Quand on voudra regarder avec des yeux equitables & non prevenus, les vers qui viennent de nous faire rire, & ceux d'Horace qui leur ont servi de modelle, on n'y trouvera aucune difference.
Est-ce que vous ne direz rien des Satyres d'Horace.
Nous en parlerons assurement, mais il faut attendre que nous en soyons à la Satyre, qui ne doit marcher qu'aprés toutes les autres poësies, supposé mesme, que c'en soit une, puisque selon le sentiment du mesme * Horace, ce genre d'écrire ne merite pas qu'on donne le nom de Poëte à celuy qui s'en mesle.
[188] Croyez-vous qu'Horace ait raison quand il parle de la sorte.
Nous examinerons cela quand nous examinerons ses Satyres.
Ovide, Catule, Tibule & Properce ne meritent-ils pas que vous en disiez quelque chose?
Ces Poëtes-la sont excellens & sur tous Ovide que j'aime de tout mon cœur. Je dis de luy & de Virgile ce qu'en disoit un grand Personnage que nous avons connu tous *, Virgile? disoit-il, c'est un divin Poëte. Ovide? c'est mon Poëte. Cependant je trouve qu'ils se ressentent tous de leur antiquité, & qu'ils n'ont point parlé de l'Amour [189] qui est presque l'unique objet de leurs ouvrages avec cette delicatesse qu'on trouve dans les Modernes.
Cela se peut il dire?
Ils en ont parlé naturellement, tendrement, passionnement, mais ils n'en ont point parlé avec cet air fin, delicat & spirituel qui se rencontre dans les ouvrages des Voitures, des Sarasins, des Benserades & de cent autres encore, où une certaine galanterie qui n'estoit point encore en usage chez les Anciens, se mesle avec la tendresse de la passion, & forme un certain composé qui resjoüit en mesme temps & l'esprit & le cœur, & fait trouver quand on y a pris goust, quelque sorte de grossiereté par tout où il n'y a que de la passion toute pure. Passons, s'il vous plaist, aux pieces de Theatre.
[Die Anmerkungen stehen als Fußnoten auf den in eckigen Klammern bezeichneten Seiten]
[160] * Joan Benedict; Epist. ad Joan. Her.
zurück
[169] * Ingeniis non ille favet plauditque sepultis
Nostra sed impugnat: nos, nostraque lividus odit.
zurück
[169] a Terrarum dominos evertit ad Deos.
zurück
[170] * Et trabe Cypria myrtoum pavidus nauta sciet mare.
zurück
[177] * Ode 27. du 1. Livre.
zurück
[177] a Vix illigatum te triformi
Pegasus expediet chimæra.
zurück
[187] * Satyr. 4. l. 1.
zurück
[188] * Virgilius? divinus Poëta. Ovidius? meus Poëta..
zurück
Erstdruck und Druckvorlage
Parallèle des anciens et des modernes
en ce qui regarde la poësie.
Par M. Perrault de l'Académie Françoise.
Tome troisie'me.
Paris: La Veuve de Jean Bapt. Coignard Et Jean Baptiste Coignard Fils,
1692, S. 160-189.
Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck
(Editionsrichtlinien).
URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9794306r
URL: https://books.google.fr/books?id=gKFDAAAAcAAJ
URL: https://mdz-nbn-resolving.de/bsb10447865
URL: https://digi.bib.uni-mannheim.de/urn/urn:nbn:de:bsz:180-digad-17096
Digitale Edition
Literatur
Bahier-Porte, Christelle / Poulouin, Claudine (Hrsg.):
Écrire et penser en moderne, 1687-1750.
Paris 2015.
Bernier, Marc André (Hrsg.): Parallèle des anciens et des modernes.
Rhétorique, histoire et esthétique au siecle des Lumieres.
Paris 2014.
Brandmeyer, Rudolf: Poetiken der Lyrik: Von der Normpoetik zur Autorenpoetik.
In: Handbuch Lyrik. Theorie, Analyse, Geschichte.
Hrsg. von Dieter Lamping.
2. Aufl. Stuttgart 2016, S. 2-15.
Bullard, Paddy / Tadié, Alexis (Hrsg.): Ancients and Moderns in Europe.
Comparative Perspectives.
Oxford 2016.
Brockliss, William u.a. (Hrsg.): Reception and the Classics.
An Interdisciplinary Approach to the Classical Tradition.
Cambridge u.a. 2012.
Delehanty, Ann T.: Literary Knowing in Neoclassical France.
From Poetics to Aesthetics.
Lewisburg 2013.
Gaillard, Aurélia: Charles Perrault et l’écriture de l’histoire:
faire l’histoire et faire de l’histoire.
In: Penser et écrire l'histoire à l'âge classique.
Hommage à Catherine Volpilhac-Auger.
Paris 2025, S. 361-375.
Génetiot, Alain: Le classicisme.
Paris 2005.
Hempfer, Klaus W. / Kablitz, Andreas: Französische Lyrik im 18. Jahrhundert.
In: Die französische Lyrik.
Hrsg. von Dieter Janik.
Darmstadt 1987, S. 267-341.
Houghton, L. B. T. / Wyke, Maria (Hrsg.): Perceptions of Horace.
A Roman Poet and his Readers.
Cambridge u.a. 2009.
Mauduit, Christine u.a. (Hrsg.):
Brill's Companion to the Reception of Aristotle's Poetics.
Leiden u. Boston 2025.
Pago, Thomas: Johann Christoph Gottsched
und die Rezeption der Querelle des Anciens et des Modernes in Deutschland.
München 2003.
Peureux, Guillaume / Reguig, Delphine (Hrsg.): La Langue à l'épreuve.
La poésie française entre Malherbe et Boileau.
Tübingen 2024.
Peureux, Guillaume: XVIIe siècle. In: Dictionnaire du lyrique.
Poésie, arts, médias.
Hrsg. von Antonio Rodriguez.
Paris 2024, S. 381-384.
Reguig, Delphine: Le Pinceau de lumière.
Charles Perrault poète du temps présent.
Genève 2025.
Rodriguez, Antonio (Hrsg.): Dictionnaire du lyrique.
Poésie, arts, médias.
Paris 2024.
Vance, Norman / Wallace, Jennifer (Hrsg.):
The Oxford History of Classical Reception in English Literature.
Bd. 4: 1790-1880.
Oxford 2015.
Zymner, Rüdiger (Hrsg.): Handbuch Gattungstheorie.
Stuttgart u. Weimar 2010.
Edition
Lyriktheorie » R. Brandmeyer